Cet endroit est donc définitivement hostile à l'emploi de moyens photographique ou vidéo ! Pourtant... ( Me voici donc condamné à tenter de décrire aussi bien que possible...) 

Perché à 1 m 60 du sol, je surplombe littéralement la coupe. Cela me permet parfois d'observer les animaux sauvages, beaucoup mieux que sur un tracteur... Que retenir de la campagne 2008 ? Des inédits qui m'ont fait regretter, comme toujours, de ne pas avoir d'enregistrements possibles.

Un renardeau d'abord ! La ruse de l'animal est légendaire. D'habitude, il se déplace ou plutôt il se défile très discrètement et passe inaperçu ! Je me souviens d'en avoir déjà vu au cours de la moisson avec mon père ou les voisins. Étant plusieurs à l'époque, celui qui était préposé à la remorque attendait bien sagement assis dans le tracteur à l'ombre d'un arbre. Souvent, il somnolait tant le temps de remplissage de la trémie de la machine semblait infini. Le renard lorsqu'il se manifestait attendait fort adroitement que la machine soit à l'opposé de la coupe. Il courrait en sens contraire du sens de moisson , au raz de la partie encore intacte. Invisible complètement depuis la moissonneuse, il se défilait en évitant soigneusement tout ce qui était en mouvement ! C'est pour cela qu'il ne se méfait pas de la remorque et n'était vu que depuis ce poste...

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Cette année, le renardeau était bien maladroit. Le triticale l'avait sans doute vu naître ou tout au moins était son lieu privilégié d'apprentissage de la chasse  ! Avec plus d'un mètre de haut, la culture était un endroit incroyable pour rester incognito. Désorienté par cette machine qui faisait de grandes bandes découvertes et coupait ainsi en morceaux le terrain, il allait de coupes en coupes... Je l'ai vu je ne sais combien de fois ? Et le plus incroyable est qu'il soit resté la nuit... Il a fallu attendre d'être à 2 tours de la dernière coupe pour qu'enfin , comme à regret, il quitte définitivement la parcelle... En coupant à travers les andains, sans aucune précaution de camouflage ! Et le pire est de le voir se retourner 2 fois, se demandant toujours comment une parcelle de plusieurs HA pouvait se retrouver mise à nue aussi vite ! ( le chaume correspond à la base des tiges et mesure 10 cm maximum de haut ! ) Pour lui, la machine jaune représente sans doute le diable, bien plus destructrice que l'orage ! Sans doute est ce pour lui l'âge de raison qui pour la première fois l'oblige à chercher un autre endroit protecteur ? J'ajoute pour ceux qui ne le sauraient pas que ces animaux habitent des terriers, au contraire du suivant; il n'était pas complètement à la rue !

L' autre parcelle de triticale avait été dévastée par l'orage du début juillet. Le vent avait donc tracé de grands couloirs aplatis ! Lorsque je suis arrivé avec la machine pour entamer la parcelle, l'animal aux aguets pouvait me voir venir de très loin ! En fait, il faut imaginer la parcelle non couchée ! La culture de triticale recouvre tout et cache tout ce qui est moins haut, logique !... Si la bestiole est blottie en son centre et qu'il n'y ait pas de pente, elle n'a pratiquement aucune visibilité tout comme elle n'est pas visible... Je ne sais pas si vous avez vu les images des taureaux de camargue dans la parcelle de tournesol ( Soit dit en passant que le paysan doit être content du résultat !), il fallait un ULM pour les voir et tenter de les approcher à cheval... Donc, que peut percevoir un animal ? Un bruit régulier qui se déplace lentement pour ne pas dire très lentement tout autour de lui , plus ou moins au loin ! Cette régularité doit avoir un côté rassurant au sens où la perception du danger n'est pas immédiate... C'est pour cela que le gibier bien souvent reste dans la coupe, en se déplaçant de quelques mètres, il a l'impression d'être protégé... On note souvent un mouvement une vingtaine de mètre devant la machine, par un ou des rangs de cultures qui s'agitent, trahissant une présence. Puis plus rien, jusqu'au prochain passage ! Il est impossible de savoir ce que c'est sauf à ce qu'il sorte de la coupe... L'animal, pour revenir à lui, est tenté de se blottir jusqu'au dernier moment, c'est à dire jusqu'au moment où , dans un nuage de poussière apparaît le monstre jaune, hurlant régulièrement des 6 cylindres lancés à fond ( il y a deux positions pour l'accélérateur qui se manœuvre à la main: ralenti et à fond !) , impressionnant de tous les mouvements qui l'animent, car sur une moissonneuse, tout bouge... Imaginez vous la surprise , l'angoisse...

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Mais cette année, dans cette parcelle couchée, pas de surprise pour le faon déjà grand. Il m'a vu arriver et n'a pas attendu pour se sauver... Le premier jour, il a rejoint le bois de vesvre, en s'arrêtant de loin, observant la machine un court instant avant de sauter la "goulliarde" ( C'est le nom d'un ruisseau). Le deuxième jour, il était revenu dans la nuit, il a détalé tout aussi vite en direction du bois de la brosse. Il faut dire que la parcelle est en pente , tout comme il m'a vu , je l'ai vu les deux fois, courant sur la partie couchée... Ainsi, ce que j'avais envisagé il y a un mois se confirmait, même si je l'avais pas vu à l'époque caché dans le triticale, j'avais bien deviné que le mouvement désordonné des plantes ne pouvait être qu'un faon !

Je vous passe sur tous les animaux classiques, lapins, lièvres, perdrix... Je passe sur les pigeons et tourterelles qui viennent chercher là un retour aux sources par la cueillette naturelle... Je passe sur la gamelle prise dans la précipitation par le ragondin, par les ronds des canards sauvages qui couchent les tiges pour mieux attraper le grain... Une parcelle de blé mur est un garde manger incroyable et accueille les animaux les plus divers... Je passe sur le mulots, les rats...Sur les rapaces qui les chassent soit en tournant comme les buses soit en faisant le saint esprit comme les tiercelets avant de fondre sur leur proie... Et moi qui vous disait hier que la moissonneuse est un lieu de solitude ! 

Et j'arrive à l'inédit de cet été, le truc jamais vu ! Il me fallait bien cela à mon grand âge... Et oui, on n'a jamais tout vu avec dame nature... Bien prétentieux celui qui croit tout savoir !

C'était le dernier jour, dans la dernière coupe ... Il restait un demie heure à peu près ! J'étais seul, dans la terre du bois, la bien nommée puisqu'elle borde le bois de la brosse. Les acteurs sont entrés en scène en arrivant de la montagne... Un petit tour, puis deux , puis trois, toujours plus bas... Comment se sont elles passées le mot ? Je ne sais, en 3 minutes , 8 buses tournaient, éloignant les derniers corbeaux qui étaient de garde jusqu'à cet instant ! Je me souviens d'avoir vu une buse en attaquer un qui trainait un peu. Cela arrive souvent, mais en cas de dispute, c'est souvent 2 corbeaux contre une buse , pour une même proie ! Le ménage est vite fait, la scène se met en place ! Au début je ne comprend pas ! D'habitude, elles tournent pour fondre sur les rats mis à découvert par la machine, donc plutôt dans mon dos sans trop s'approcher ! Là, rien de tout cela ! Elles tournent devant moi, volant de plus en plus bas en rond devant la machine ! Et d'un seul coup, je comprend ! Elles en tournent plus, elles piquent sur le blé et une fois à 20 centimètres, elles remontent aussi vite... Les sauterelles ! Vous savez, ces grosses sauterelles vertes de 5 à 6 cm ! Elles se nourrissent elles aussi dans le blé ! Elles sont accrochés aux tiges, pratiquement invisibles. Mais quand arrivent les rabatteurs de mon engin, elles s'envolent juste au dessus de la culture pour faire quelques dizaines de mètres avant de se reposer épuisées ! Les yeux perçants des buses les ont détectés en vol... Les huit volatiles changent de stratégie. Comme il est trop crevant et trop difficile de plonger au sol puis de remonter, elles s'adaptent donc à la situation ! La moissonneuse est leur alliée, PH enfermé à l'intérieur ne représente aucun danger. Partisanes du moindre effort, elles décident d'adopter la chasse en vol plané ( Ces oiseaux sont les spécialistes de ce type de vol ). Au début, elles arrivent, une vingtaine de mètres devant la machine de côté , tentent de saisir les sauterelles avec leur bec et remontent immédiatement pour déguster... Et recommencer ! Mais la technique est incertaine, les sauterelles les voient arriver de côté et plongent dans le blé; résultat, peu de prises ! A nouveau changement de tactique... Puisque les sauterelles volent tout droit devant la moissonneuse, dans le sens d'avancement, en arrivant derrière elles, elles sont immanquables ! Très vite, sans se concerter les buses ont adopté ce nouveau plan... Vol plané en arrivant derrière la machine, à 2 ou 3 mètres de haut, plongée sur les insectes 5 à 6 mètres devant les rabatteurs , 2 battements d'ailes avec virage à droite ou à gauche, un peu de hauteur et remise en position de chasse une fois la bête avalée ! J'avoue ma surprise de voir débouler une puis deux puis... les rapaces juste au dessus de moi au ras de la cabine ! Et très vite, en comprenant, je me suis mis en position film pour moi-même ! Le ballet a duré 20 minutes, juste entrecoupé de poses en arrivant au bout de la coupe ! 20 minutes de bonheur, d'autant que le blé beau et régulier ne demandait pas trop d'attention pour la conduite. Vingt minutes de regrets aussi, de ne pouvoir filmer une telle scène ! Vingt minutes de fusion avec la nature ! Vingt minutes bien courtes ! Vingt minutes qui me ferait moissonner des heures encore !

Quand les buses, gavées à outrance ont repris de la hauteur et se sont éloignées, j'avais les images définitivement gravées dans ma mémoire... " Il faut que je décrive cela ! " Mme PH m'a dit penser à un film célèbre d'Alfred Hitchcock, je lui ait répondu que c'était plus merveilleux qu'épouvantable... Au cours d'un dîner entre amis, j'ai testé pour savoir si on me prenait pour un fou ? Un collègue qui a lui aussi conduit ce genre de machine m'a dit être lui aussi émerveillé par les surprises de dame nature...

Voilà pourquoi je voulais écrire cela, même si ce post est trop long pour beaucoup ! J'aimerai que vous me croyez ! J'aimerai que vous compreniez que la taille des machines n'enlève rien à la perception des beautés de la nature ! J'aimerai surtout que vous acceptiez l'idée encore et encore que l'immense majorité des paysans est plus que sensible à dame nature et à ses merveilles mais qu'une immense pudeur les rend discrets, très discrets, trop discrets ! Peut être par respect pour elle ?  Et parce qu'on n'est pas sûr de savoir faire partager ce genre d'émotions !

Faut il être initié ?