1982

1982 :     A cette époque, la ferme a toujours plusieurs productions. Outre les vaches, 100 brebis paissent ! Nous faisons une douzaine de cochons qui sont tués sur place en novembre. Ils pèsent de 180 à 200 kilos, on les appelle des « lards ». Trois restent dans les congélateurs familiaux, les autres sont vendus à des gens du village. Ma mère a toujours des poules pour les œufs et fait une bande d'une cinquantaine de poulets pour autoconsommation et vente. Il y a deux vaches laitières dont le lait sert à faire des fromages et du beurre, réservés quasi uniquement à la consommation de la famille et de proches. Il y a 3 ou 4 rangs de pommes de terre dans une des « ouches » jouxtant les bâtiments. Fin Août, nous les avons récolté. Rien ne se perd, les grosses sont mises dans de grandes caisses pour nous nourrir tout l'hiver et les petites vont aux cochons. Les betteraves fourragères ont disparues depuis 3 ou 4 ans car trop mangeuses  de main d'œuvre ! Pourtant, c'était excellent pour finir les bovins ! Côté céréales, on fait de l'orge de printemps, de l'avoine ou du mélange à côté du blé. Le triticale arrivera les années suivantes... Celles qui sont destinées aux animaux sont stockées sur le grenier des maisons. L'hiver, elles sont moulues avant d'être distribuées ! L'orge sert principalement aux vaches, aux cochons et aux volailles. L'avoine aux moutons... Petit lait  issu  de la fabrication des  fromages, pelures et autres restes de la famille nourrissent cochons et volailles. Si le système n'est plus autarcique, la base de la nourriture de la famille est issue pour une bonne partie de la ferme. On tue une génisse par an que l'on partage avec un autre possesseur de congélateur. Idem pour un ou deux agneaux !


1982 :      Les cultures occupent encore une place ( 20 à 25 % des surfaces ) et diversifient les productions. Nous livrons la récolte de blé à la coopérative. C' est la céréale noble, réservée à la nourriture des hommes. Nous n'en stockons que très peu. Elle est réservée à la production de semences pour l'année suivante, la nourriture des hommes et très occasionnellement aux poules quand elles pondent moins !  Plusieurs fois dans l'année, nous emmenons un sac au meunier qui nous rend un sac de farine selon un barème d' échange précis ( Imaginez la tête du fisc aujourd'hui : le troc : un début de fraude )! Les premiers blés non panifiables arrivent d'Amérique mais le directeur de la coopérative locale, sentant le danger fait tout pour bloquer son implantation. Il vend toute la récolte livrée aux meuniers de la région et même plus loin. La réputation de nos blés est en jeu.

Lorsque nous livrons la récolte de blé, il n'y a pas de discussion commerciale. C'est le principe de la coopérative : Un homme : une voix, tout le monde payant le même prix pour un achat à conditionnement et volume équivalents,. Tout le monde étant payé de la même façon pour les livraisons sur quelques critères indiscutables de qualité. Les comptes sont transparents. Si la structure fait des excédents, ils sont reversées en fonction du volume d'activité de chacun, sous forme de ristournes de fin d'exercice . Dividendes de la fidélité et de la confiance! Donc plus on travaille avec la coopérative, mieux elle tourne, plus on récupère au final. J'ajoute qu' en théorie mais cela était vrai encore à l'époque dans ma région, il ne peut y avoir deux coopératives sur un même secteur pour une même activité. Il n'y a donc pas de concurrence entre elles. Comme tous les paysans de France qui livrent aux coop, je touche un même acompte à la livraison puis deux compléments de prix, au fur et à mesure des ventes effectuées par la coopérative.

Le marché est régulé par la PAC. Pour rémunérer le coût du stockage, le prix du kilo de blé est majoré tous les mois de quelques centimes. C'est le meunier qui paie au final mais il connait la règle et j'imagine sans peine que le prix moyen annuel de la farine tient compte de la chose. S'il y a trop de stocks,  ( je simplifie ) il est versé à l'intervention c'est à dire à un stock contrôlé par les états européens ( pardon pour le raccourcis mais je dois simplifier à l'extrême) ... Au moment du semis, on connait à peu près, les règles commerciales.


1982 :      Ce système de commercialisation cohabite avec celui du commerce  des animaux qui lui appartient aux marchands de bestiaux et à quelques groupements de producteurs, version coopérative du commerce d'animaux mais aux fonctionnements moins transparents, toujours à cause de la différence entre animaux ! Qu'est ce qui ressemble le plus à un grain de blé qu'un autre grain de blé ? Une fois le poids spécifique mesuré ( à un volume donné et fixe, celui d'un « double » ( il faut que je retrouve le notre pour le prendre en photo), pas de discussion. Plus le grain est sec et l'année culturale bonne, plus il est lourd. Je me souviens du chiffre 80 qui était l'objectif à atteindre et à dépasser! Qu'est ce qui est plus dissemblable d'un animal qu'un autre animal , surtout quand ils sont issus d'élevages non industriels ?


1982 :      Cela doit être la dernière année où les veaux mâles sont tous castrés. Un hongreur est venu accomplir le travail au début de l'hiver précédent. Les veaux ont été relâchés au printemps! Les ventes ont lieu en Août et septembre! Le circuit traditionnel, disparu depuis, conduisait ces animaux en Champagne où ils étaient finis avec les résidus de betteraves sucrières: les pulpes !   Les champenois descendaient directement acheter les animaux. Ils avaient des rabatteurs, c'est à dire des éleveurs ou de petits marchands qui leur indiquaient les fermes où il y avait des lots de « châtrons ». Ces derniers n'intervenaient pas dans les transactions. Ils étaient indemnisés par les acheteurs.

Je me souviens de la façon de faire de mon père ! Il allait toujours un moment à la foire du village, les lundis impairs du mois. Il n'y avait déjà plus de commerce de bovins, mais souvent une ou deux bétaillères de moutons ou de cochons ! Mais les rabatteurs et tous les paysans du village et des alentours passaient ! J'avoue que j'étais surpris de les voir ainsi discutant de groupes en groupes pour échanger des informations, des nouvelles ou se mettre d'accord pour des chantiers faits en commun. Cela a disparu maintenant, manque de temps, manque de main d'œuvre dans les fermes. C'est à ce moment que mon père indiquait les lots à vendre. Ensuite, on attendait le passage des marchands ou champenois dans les fermes.

Il était rare qu'il y ait transaction au premier qui passe voir un lot. Il était de bon ton d'en sonder plusieurs et de faire son prix en fonction des réactions. Le prix était toujours basé sur les informations des marchés publiées dans les journaux, sur les bruits qui courraient sur les foires ou sur les transactions que les voisins avaient déjà faites. Car, dans mon coin, on se parlait au contraire d'autres secteurs où les éleveurs ne dévoilaient jamais à leurs confrères ce qu'ils avaient obtenus. Je me souviens  de la satisfaction lorsque les marchands se succédaient rapidement à la ferme pour demander les bêtes à vendre. Mon père disait «  Ils les courent, c'est bon signe ! » Du coup, il cédait moins vite sur le prix , vendant souvent au trois ou quatrième qui passait pour une même bête ou un même lot !


1982 :      Pour la troisième fois, le boucher local vient voir la génisse qui lui plaît. Ni lui, ni moi ne concevons la transaction sans « maquignonner » , une discussion sans fin dans ce cas, où chacun concède à l'autre quelques francs à chaque passage. Lente transaction puisque les propositions de départ étaient très éloignées les unes des autres. L'avantage me semble rester au boucher qui sait à peu près la valeur finale qu'il tirera de l'animal ! Côté éleveur, j'ai lu les côtes du marché de Saint Christophe, le marché de référence local de l'époque. Je sais donc que la valeur de mon animal est comprise dans une fourchette de prix. J'essaye de tirer vers le haut mais dans la tête de mon interlocuteur, l'animal a sa propre valeur et il tire vers le bas. Nous trouverons un terrain d'entente la semaine suivante.

Nous taperons dans la main dans l'écurie, sans témoins, pour sceller un pacte commercial définitif et indiscutable. S'il était cassé sans raisons, cela briserait l'honorabilité de chacun et rendrait impossible des transactions entre nous à l'avenir, très difficiles celles avec d'autres ! Ce contrat oral et moral est plus fort qu'un contrat écrit actuel. Il ne comporte pas de clauses cachées dans les petites lignes, les mots ambigus, les formules pièges de juristes patentés.... Chacun sait exactement ce qui pourrait le casser, comme une anomalie cachée de l'animal.

Aucun de nous deux ne peut réellement affirmer qu'il a « roulé » l'autre. Les animaux sont si différents de l'un à l'autre, que les comparaisons sont difficiles. Toutefois, je montre la bête à un éleveur que j'apprécie tout particulièrement. Il est de la génération de mon père et suit plus que moi les marchés. Il hoche la tête, opine et me félicite. Je n'ai aucun mérite. Le boucher est un des meilleurs de la région ! Il sait tirer profit des animaux achetés et choisit toujours les meilleurs . Il n'achète que très rarement plus d'une bête par ferme et par an car ses critères de tri sont très stricts. Mais une fois qu'une bête lui a tapé dans l'œil, il ne supporte pas de se la faire « souffler » et finit par l'acheter peut être un peu plus cher qu'un autre. Mais dans tous les cas, il ne perd pas...

 

Pourquoi ce retour en 1982 ?  Tout simplement pour comprendre l'énorme mutation qui a suivi, ses dérives et la perte de contrôle sur les prix des denrées agricoles produites sur la ferme. Vous l'avez compris, les interlocuteurs étaient des personnes connues, souvent proches géographiquement, nombreux... Les entreprises étaient à taille humaine, les coopératives également. Le contrôle par la base était plus facile, la transparence également. Le simple adhérent pouvait joindre directement le directeur, sans le filtre d'une hiérarchie coupant ce lien essentiel. Bien sûr, tous les marchands n'étaient pas sérieux, beaucoup d'ailleurs ont mal finis, entrainés par l'argent facile. Ils ont mené souvent grand train et dilapidé leur fortune naissante. Mais les bruits couraient vite, la prudence prévalait alors, même si le prix proposé était plus intéressant. Rien à voir avec les monstres d'aujourd'hui dont on ne sait pas grand chose des organigrammes, de plus en plus souvent  multi-nationaux ! De même , la plupart des circuits restait court. La génisse au boucher, les cochons à des gens du village, idem pour les volailles,  parfois pour le grain des poules, le mouton... Les  bêtes maigres partaient en Savoie, en Champagne ou tout simplement dans le Brionnais voisin ! Il y avait encore un lien de cohérence du marché, c'est à dire un lien entre le prix payé aux producteurs et celui payé par les consommateurs.  Chaque intervenant des filières avait un rôle physique réel, même si  leur nombre semblait parfois excessif !

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A partir de 1983, tout va être chamboulé sur la ferme ! Inutile de regretter, il fallait le faire ! Mais lentement la façon de commercialiser va changer, la politique agricole également. Avec le regard d'une trentaine d'années, je pense que cette mutation ne s'est pas faite au profit des paysans !  Au  contraire...