" Bonjour chères lectrices, chers lecteurs.

Je me présente, je m'appelle "Chamois". J'ai 3 ans et 3 mois. Le premier avril, cela fera 2 ans que je suis arrivé chez paysanheureux ! Ce dernier m'a pesé pour la prophylaxie. Il faut dire que je suis tellement solide que c'est le seul endroit où il peut me contenir pour faire les prises de sang et me traiter contre les douves et autres parasites. Au passage, il m'a donc pesé : 1040 kg !!!! On se connaît déjà puisque c'est moi qui ait rossé "colibri" qui ne fait que 990 kg , lui !

Depuis ce jour là, PH m'a laissé avec le jeune qu'il a acheté l'année dernière. Bien sympa pour affronter le rigueur de l'hiver. Mais début février, je lui ai faussé compagnie... Il faut que je vous explique. A Paris, dans les bureaux, certains écrivent des consignes qui font sourire mon éleveur : Du style : " les taureaux seront hivernés dans un bâtiment d'où ils pourront avoir une vue d'ensemble sur le troupeau pour garder leur caractère dominant..." La réalité est bien plus simple. L'hiver, à condition qu'il me donne à manger à volonté, le meilleur endroit pour moi, c'est le pré ! Cela m' évite de m'ankyloser et d'avoir des accidents au printemps au moment du lâcher, quand tout mon poids se porte sur les pattes arrières pour le saut. C'était courant au temps de mes prédécesseurs... Je n'ai pas besoin de voir les vaches pour savoir où elles sont et dans quels états elles sont... Donc, début février, j'ai senti une vache en chaleur à deux haies de mon pré et cela a été un jeu d'enfant de la rejoindre. J'ai bien vu que PH n'était pas très content le matin quand il est venu nous donner à manger. Mais il a préféré me laisser avec les deux vaches et il a amené le jeune dans le même pré ! Bon, la vache n'était plus en chaleur, donc cela ne me gênait pas, sinon, pas touche. C'est moi le plus fort, donc c'est moi qui y ait droit, sans partage...

Vers le 25, cela a été ma fête. J'attendais ce jour avec impatience. Imaginez mon impatience. PH nous a mis dans le parc de contention. Il a trié le jeune qu'il a mis dans la stabulation avec les génisses. J'étais fou ! Pourquoi pas moi ? De plus en passant , j'avais senti que deux d'entre-elles avaient besoin d'une "mâle" présence... Quel chanceux ce jeune ! 

Mais j'avais tort d'être aussi impatient. PH m'a remis avec mes deux vaches. Deux heures plus tard, il  ouvrait la barrière de la stabulation donnant sur le pré voisin... 16 vaches !!! J'ai vu PH descendre derrière elles, vers la barrière mitoyenne. Je me suis précipité. Tandis que les vaches, tout à la joie de leur nouvelle liberté, filaient au fond du pré, il a profité de leur moment d' inattention pour l'ouvrir. J'ai compris sa manoeuvre et je suis passé assez vite pour qu'il puisse la refermer avant que les deux vaches ne se précipitent à leur tour. Super, je règne sur 16...

Le premier jour, je me suis défoulé sur la première vache en chaleur. Un vrai plaisir... Mais au fil des jours, cela devient moins marrant. Une ou deux vaches me sollicitent chaque jour. Quelle galère. C'est le seul moment où je les intéresse ! Mais alors, je ne vous dis pas ! Collante comme pas possible pendant quelques heures. Plus question de manger, juste de boire en vitesse. Il faut que je la coince pour la chevaucher. Elle ne l'acceptera ou ne le supportera que quelques fois. Et moi, je dois remplir la mission que PH m'a confié.  A savoir, éviter qu'elles reviennent en chaleur dans 18 jours. Alors, je serre de plus en plus et je hisse ma tonne dès que je peux. Les jours où deux vaches "demandent" en même temps, c'est pire, un enfer. Je dois aller de l'une à l'autre pour ne pas laisser passer les occasions.

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J'essaye de récupérer les jours sans chaleurs. Je mange, je bois et je fais mon tour pour vérifier laquelle de ses dames sera la suivante. J'arrive à le sentir quelques heures avant qu'elle le manifeste... A ce rythme d'enfer, je perds des kilos...

Il y a une nouveauté cette année. Des vaches de la case voisine de la stabulation viennent en chaleur. Elles n'ont pas le droit de sortir. La première fois, j'ai devancé PH et j'ai sauté par dessus la barrière. Il était furieux le matin, non pas pour la vache mais pour les risques que j'avais pris en franchissant l'obstacle. Moi, je n'y comprenais rien : C'est bien ce qu'il veut que je fasse non ? Pour que je ne provoque pas un accident avec les petits veaux de la case, il y avait une vache qui venait de vêler, il nous a fait repasser dans la case du pré. Le soir, il a récupéré la vache dont il avait gardé le veau dans la case initiale pour que ce dernier tête... J'ai fait un peu la comédie, trouvant cette séparation bien trop rapide, mais il a été inflexible. Et dès le lendemain, j'ai oublié car une autre... Deux autres fois, il y a eu des demandeuses dans cette case. Comme je suis un peu fatigué, je ne saute plus la barrière mais j'attends que PH arrive ! Je reste seul dans la stabulation alors que le reste du troupeau est allé pâturé dans la parcelle que PH nous a ouvert. Quand il se manifeste, je fait la pantomime jusqu'à ce qu'il ouvre la barrière et me donne mon butin. Je m' empresse d'agir de peur qu'il me la retire trop vite. Mais les deux fois, il m'a donné la journée complète et a rendu la mère au veau, le soir seulement.

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Mais cela me déconcerte et je m'y perd un peu. J' aime avoir mon cheptel à portée de patte pour ne pas parler d' un autre membre ! Ainsi, les lendemains, si une vache de mon lot est en chaleur, je l' empêche de remonter à la stabulation pour manger. J'ai trop peur qu'il m'enlève ma conquête du jour. La belle ne pense qu'à manger et à filer. Donc, cela double mes préoccupations. Les autres jours sans chaleurs, c'est moi qui suit le premier aux cornadis, histoire de me remonter avec un brin de farine...  Je commence à être moins vaillant, la preuve : Je n'ai pas eu envie de franchir deux haies pour rejoindre une génisse en chaleur. Une gamine, elle s'est débrouillée avec ses copines...

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Dernière précision, une fois le saut fait, je ne fais plus rien ! Chez beaucoup d'oiseaux par exemple, le mâle ne se contente pas de féconder la femelle, il prend part à la construction du nid, il apporte des douceurs ou remplace la belle pour couver ou ils nourrissent les petits, ensemble, jusqu' à ce qu'ils quittent le nid. Moi, rien de tout cela. Je pratique l'acte sexuel, un point c'est tout ! Mais avec 25 vaches par campagne, je vous jure que ce n'est pas de tout repos ! "

Je me suis permis cette fantaisie ce soir, au risque de choquer. De quoi méditer sur la condition animale. L'absence d'intelligence prive d'une chose essentielle : les sentiments ! De quoi méditer également sur le comportement humain... La condition de taureau n'est peut être pas aussi enviable que cela. Ou plutôt, quelle chance d'avoir l'intelligence humaine ! A condition d'en faire bon usage...