Depuis l'Allemagne où il effectue un stage, PH fils m'a envoyé un lien que je médite depuis une quinzaine de jours. C'est le bénéfice d'être seul sur un tracteur ou un moissonneuse, on a le temps de penser. Depuis quelques temps, j'hésite à livrer ici un certain nombre de réflexions sur l'avenir de la filière viande, de la PAC et donc de ma ferme...

On a beaucoup parlé du steak haché à 250 000 € le kilo.

La première réaction est de se dire qu'il reste quelques progrès à faire avant que le prix soit concurrentiel. En clair, concrètement, je serai en retraite avant que cela ne pose problème ici ! Réaction égoïste, à laquelle un paysan qui sait qu'un autre paysan exploitera sa terre après lui, ne peut s'arrêter. La prudence pousse aussi à se dire que les 20 ans annoncés peuvent être plus longs et aussi plus courts. N'a t'on pas vu des cartographies génétiques effectuées beaucoup plus rapidement qu'annoncées initialement ? Donc, que ce soit parce qu'on souhaite que la nourriture humaine reste issue de l'agriculture et de la pêche, donc de la nature ou parce que plus simplement, on ne sait pas quand cette nouvelle concurrence arrivera, nous n'avons pas le droit de balayer d'un revers de main les questions posées ! 

La seconde réaction pourrait être de chercher par tous les moyens à faire interdire ce genre de recherche. Dans les années 60, il y a eu des recherches sur la conservation de la nourriture et sa réduction de "taille" liées à la conquête spatiale ! Est ce que ces découvertes ont changé radicalement notre quotidien alimentaire ? Non. Je me souviens de débats alors où on annonçait qu'on pourrait prendre quelques "pilules" chaque jour qui couvriraient tous les besoins. Le fruit des recherches de l'époque rendrait sans doute la chose possible aujourd'hui. Pourtant, la recherche médicale elle, a mis en évidence le contraire, à savoir qu'il faut manger 5 fruits ou légumes par jour pour éviter certaines maladies. La nature fait bien les choses. Synthétiser dans une pilule tous les éléments nutritifs indispensables est sans doute possible. Les conjuguer et les combiner avec d'autres éléments qui les bonifient par interaction est une autre histoire... Pour la viande, les recherches de l'INRA montrent que des bovins nourris avec de l'herbe fixent un multitude d'éléments aux noms bizarres mais auxquels sont sensibles les médecins de nos jours, comme Oméga 3 ou 6 par exemple. Un morceau de viande n'est donc pas qu'un simple taux de protéines comme un verre de vin un simple volume d'alcool. Pire, quand on rencontre des nutritionnistes, différents morceaux de viande d'un même animal n'ont pas du tout les mêmes valeurs alimentaires. Ils préconisent l'alternance des consommations et non le mixage.... Je ne suis donc pas contre cette expérimentation ! Peut être rendra t'elle service uniquement aux spationautes qui iront sur Mars et ailleurs et qu'on voit mal emmener des vaches dans leur engins interplanétaires ?

Un des arguments avancés pour justifier cette expérience est d'apporter une réponse aux besoins alimentaires  croissants du monde. Aura t'on besoin de ces techniques ? Je me garderai bien de répondre, je suis incapable d'avoir les éléments nécessaires. Je constate juste que les "experts" sont très divisés sur ces grandes problématiques. L'Inde était pour moi un des endroits du monde les plus pauvres donc un endroit où la faim sévissait... Depuis deux ans, ce pays est la premier exportateur de viande bovine au monde et cette année, il a même exporté du blé. Le Vietnam est devenu le premier exportateur de riz. Cela traduit une capacité d'adaptation insoupçonnée des agricultures locales , peut être parce qu'elles se sont émancipées de nos schémas et de nos commandes  ? Ces adaptations suffiront elles  pour répondre aux besoins d'une population croissante ? J'ose l'espérer.

A l'inverse, cela nous renvoie à notre propre place dans la production mondiale. Devons nous être ceux qui nourrissent la planète ? Je n'en suis pas sur du tout. A l'échelle du monde, que représentent nos quelques millions d'hectares d'herbe ? Devrons nous les labourer ? Ce serait contradictoire avec les orientations de la PAC des dernières années qui au contraire poussent à les conserver pour des raisons d'équilibre écologique. De toute façon, la nature des terrains ne s'y prête guère. Pour le moment, nous sommes en quelque sorte condamnés à élever des animaux ! On peut alors se dire que nous serons de fait mis un jour en concurrence directe avec la viande synthétique. Sera ce alors la fin de nos élevages ? 

Il est certain que, si rien ne change dans les orientations actuelles de la filière bovine, la concurrence sera frontale. L'affaire du cheval, même si c'est une fraude, rappelle que la viande est considérée par une majorité de ceux qui la travaillent comme un minerai, surtout pour fabriquer des steaks hachés ! La comparaison entre un steak haché de boucher, tiré uniquement de morceaux nobles et un steak industriel a t'elle encore un sens ? Je ne vois pas comment on peut mettre sur un même pied commercial deux morceaux qui n'ont strictement rien à voir, ni en qualité, ni en goût, ni en saveur ! Nous n'osons pas en parler, car même chez certains bouchers, la technique permet de mélanger différents morceaux invendus. Le steak haché est donc un moyen très efficace de régler les problèmes "d'équilibre matière", c'est à dire de trouver ainsi un déboucher à tous les morceaux d'un animal. Mais en jouant sur les termes, quand on ne joue pas sur les matières en incorporant dans le cas de l'industriel plus ou moins de soja, on perd le consommateur qui sous un même  nom trouve toutes les qualités possibles. Le prix devient alors le seul critère d'achat sans une vraie échelle comparative lisible de la qualité dans la majorité des cas. Si ces comportements perdurent pour des raisons économiques de court terme, le steak artificiel a de beaux jours devant lui pour peu que son coût de fabrication soit intéressant. On peut imaginer que la chimie permettra d'apporter des saveurs qui le rendront voisin du steak industriel bas de gamme. Je suis convaincu que nous devons nous préparer à cet avènement. Au lieu de pousser des cris d'orfraie comme je l'ai lu ces derniers jours, faisons un travail d'inventaire des techniques de transformation, des qualités d'élevage, de transparence et d'étiquetage pour segmenter nos produits en fonction de leur vraie valeur ! La viande synthétique trouvera ou ne trouvera pas son marché ! Tout sera en fonction de notre capacité de réaction dès maintenant ! La balle est dans notre camp.

Car l'autre argument employé m'a marqué : Le co-fondateur de google prend prétexte aux conditions d'élevage pour justifier sa recherche. Nous ne devons pas négliger cet argument. Les feed-lots sont la règle dans le monde, j'ai pu le vérifier une ou deux fois ! Très peu de climats permettent un élevage comme nous le pratiquons. Lors d'une visite, aux antipodes de ma façon d'élever, sur un autre continent, ma femme avait eu l'occasion de lancer dans le car en quittant le site visité : " PH, chez toi, c'est le paradis des vaches !". C'est en repensant à ces mots que j'ai commencé ce blog, il y a bientôt 7 ans. Qui connaît, même dans notre pays, les conditions réelles de vie des vaches de notre région ? Si tout n'est pas parfait, j'ai, quand je vais à Paris, parfois le sentiment que je suis plus attentif au bien-être de mes animaux que l'organisation de la ville l'est du bien-être des hommes, surtout lorsqu'ils n'ont pas les moyens financiers. Ce blog, je le tiens, tant bien que mal, sur mon temps propre et n'en tire aucun revenu. Nous sommes quelques uns comme cela, rares ! En essayant de faire partager notre quotidien, nous essayons de faire partager une façon d'élever. Est ce qu'objectivement mes animaux sont maltraités ? Mais là encore, comment cela, ce qui permettrait de travailler sur le marketing de nos produits, se retrouve t'il au moment d'acheter ? Quoi de plus énervant que de voir de belles affiches d'animaux broutant dans nos prés dans un magasin et de savoir que la viande vendue en dessous ne correspond pas toujours à cette image idyllique ! Car, même sur certaines de nos fermes, il faudra faire la différence d'image entre une génisse finie à l'herbe et un JB au maïs ! 

Un produit alimentaire aujourd'hui est donc porteur de beaucoup d'autres choses que d'une simple valeur nutritive ! La viande bovine n'échappera pas à cette règle. J'ai l'occasion de travailler sur le sujet par ailleurs. J'en ai marre de l'attentisme de la filière, des non dits, des faux arguments et de sa vision à court terme. Mon billet est déjà trop long, pourtant, je voudrai évoquer d'autres angles de réflexions sur le sujet. Le steak artificiel peut être une occasion de se poser les bonnes questions sur notre alimentation future. Il n'y aura pas une réponse, mais des réponses  qui concerneront la société, les consommateurs, les distributeurs, les transformateurs et les agriculteurs. Tout le monde sera impliqué, collectivement et individuellement ! On est donc très loin d'une réflexion d'entreprise ou d'un groupe de pression, mais sur un vrai sujet de choix de société. C'est pourquoi je vais sans doute revenir très fortement sur le sujet. Je ne suis jamais interviewé par les journaux locaux pour diverses raisons : Je n'aime pas la polémique inutile, mais essayer d'aller plus à fond. Les politiques se méfie de moi, la crainte que je sois partisan et comme ils ne savent pas trop ce que je pense. Je n'aime pas être pot de fleur pour faire bien sur les photos sans pouvoir m'exprimer sur le fond. Bref je n'aime pas le côté spectacle qui prévaut aux débats de société actuels... Ce blog n'est donc que mon petit espace de communication, dans lequel je peux m'exprimer librement. Avec le risque inévitable et certain que la bouteille lancée ainsi dans l'océan s'y perde !