Nous sortons de San Francisco !

          éoliennes

 

L'autoroute traverse une zone semi-désertique... Sur les collines, il y a des éoliennes. Il fait déjà très chaud lorsque nous prenons une bretelle de sortie. Le spectacle commence. Pendant 3 heures, le petit paysan charolais que je suis, va en prendre plein les yeux, submergé par la taille, la rationalité implacable... Je n'aurai jamais imaginé un tel truc. Tous les superlatifs, dont les américains raffolent, peuvent être employés : " Le plus grand, le plus fort, le plus technique..."

  feed-lot

J'ai retrouvé sur Google earth l'endroit. Quand je l'ai visité, il n'y avait pas de bâtiments. Il semble que depuis, certains parcs en sont dotés. Cette image aérienne donne une idée générale du site, impossible à rendre en photo depuis le sol. D'autant, que nous n'avons pu descendre du car qu'une seule fois !

feed-lot-vue-google

J'ai mis l'échelle à gauche qui représente la longueur du trait jaune pour donner une idée de la taille de cette usine en plein air. A gauche de l'autoroute, c'est le désert. A droite, une grande plaine, une partie des 4800 ha du Harris ranch. Sur la plaine, ce sont des cultures et surtout de l'arboriculture. Enfin, nous noterez le canal d'irrigation qui se termine aux portes du feed lot. Vous allez comprendre son importance.

Nous entrons par l'usine d'aliment. Tout le monde est aux fenêtres du car, éleveurs ou autres, nous sommes tous impressionnés. Devant nous, un nombre incalculable de bovins. Un guide, parlant français monte à bord. Le car avance, s'engage ensuite dans ce qui constitue une vraie "ville" au sens où il y a des avenues, des rues... De plus haut, on pourrait croire à un centre ville américain.

avenues-rues

 

Le guide nous assomme avec quelques chiffres pour nous mettre dans le bain. Quelques uns s'impriment dans ma tête. Je me sens écrasé, un nain ! Mais je ne me bloque pas et décide de comprendre comment fonctionne une telle structure. C'est ce que je vais essayer de décrire simplement maintenant. D'abord pour bien situer, nous sommes dans un centre d'engraissement. Ici, les animaux ne naissent pas. Ils arrivent, soit d'élevages laitiers, soit des plaines du Texas ou même du Mexique pour être finis intensivement, industriellement même. En sortant du lieu, ils iront directement à l'abattoir...

100 000 têtes sur moins de 800 ha, tout compris ! 80 m2 par animal. On est en plein désert, il ne pleut que très rarement. Les nuits sont fraîches et la journée, par contre, la chaleur monte. Il y a un système d'arrosage, officiellement pour rafraîchir les animaux. En fait, l'éleveur que je suis, comprend qu'il sert surtout à limiter les fermentations des déjections. Car je ne vous dis pas l'odeur ! C'est ce que l'on ressent dès que les portes du car s'ouvrent. Les mouches aussi... La première agglomération est à une vingtaine de kilomètres...

  parcs

Le système est simple. Les animaux arrivent en camion. Ils sont débarqués, identifiés, traités et hormonés. Je demande à visiter le quai de débarquement, voulant voir comment est organisée la contention des animaux. Le guide refuse, c'est interdit. La raison me semble tenir au fait qu'on n'a pas envie de montrer les fioles d'hormones aux européens chez qui ces produits sont interdits. Les animaux sont alors pris en charge par des cows-boys à cheval...

cow-boys


Ce sont des vrais ! Ils sont une cinquantaine sur le site. Ils ne galopent pas dans de grandes plaines comme dans les films, mais ils ont la charge de maneuvrer, surveiller et trier les animaux s'il faut intervenir dans un lot. Ils sont prioritaires sur toutes les autres actions. Ainsi, alors que le car s'engage dans une avenue, il est bloqué pour laisser passer un lot d'animaux qu'ils raménent vers les quais d'embarquement...

troupeau-en-circulation

 

Plus loin, celui-ci surveille les lots, de la même façon que je le fais avec mon C15 ! Une telle concentration d'animaux doit exiger une vigilance énorme. Le moindre départ d'épidémie serait catastrophique...

          cow-boy

34 km d'auges ! "On ne peut pas les nettoyer tous les jours alors on donne à manger 3 ou 4 fois par 24 h pour que les animaux mangent tout. Avec la chaleur, on aurait des problèmes autrement.." Dans ma petite tête, je fais de rapides calculs ! 100 000  animaux de 5 à 600 kg ( ils ne sont pas énormes en taille) * 1.5 kg de matières sèches/100 kg = entre 750 000 et 900 000 kg à distribuer par jour soit 750 t d'aliments nécessaires. Cela fait 275 000 t / an !!! On a ce genre d'usine d'aliment en France mais pour fournir une région, pas un seul élevage. Tout part donc de l'usine traversée en arrivant et est distribué avec des camions ! 3 au moins en permanence. Il y a une équipe qui ne fait que cela. La ration est hyper simple, même si j'imagine qu'ils ne nous ont pas tout dit. Des trains entiers, des trains américains de 2 km de long qui ne s'arrêtent jamais, amènent le maïs et le tourteau de soja du middle-west. Je pose la question de l'aliment grossier pour faire ruminer : " foin de luzerne" . Tout est mélangé dans les camions comme les remorques mélangeuses ici sauf qu'ils nourrissent chacun 33 000 animaux quand une remorque en fait 300, voir moins chez nous ( 4 mois par an). Le coût de distribution est donc minime.

Seul vrai problème en plein désert, résolu par le canal d'irrigation : L'abreuvement des animaux : Sans doute 60 l par jour ( on a un ensoleillement fort) par 100 000 têtes, cela fait 6 000 000 l/ jour soit 6000 m3. Cela situe...

 

camion-donnant-à-manger

Les animaux n'ont pas de litière mais vivent sur le sable. A mon époque, des tracteurs avec un chisel, mélangeaient une fois par semaine la bouse au sable pour que les animaux restent propres. Ils faisaient de petites buttes car il n'y avait pas de bâtiment, pour qu'il y ait des endroits bien secs où les animaux puissent se coucher.

buttes

Entre deux lots, une fois par an, ils enlèvent une vingtaine de centimètres du mélange avec des chargeurs et des camions qui vont enrichir les sols de la plaine irriguée  et ramène du sable pris dans le désert. Simple et mille fois plus économique que de la paille !

       curage-vue-du-ciel

Voilà, résumé en quelques lignes, l'industrialisation de l'élevage au moins pour la partie finition . A l'époque, je n'ai pas pu avoir de chiffres sur le prix d'achat des animaux entrants. Je sais que l'usine travaillait avec quelques animaux en pension. Les animaux restent 4 mois en moyenne. Ils doublent de poids, c'est à dire qu'ils arrivent très maigres et non fleuris comme ceux que je vends pour la finition en Italie. Les hormones font la différence.

Je n'ai pas pu approcher les parcs qui contiennent plusieurs milliers d'animaux. Même s'ils séparent les femelles des mâles, j'ai été estomaqué du calme, comme si les animaux étaient shootés. Chez moi, deux taureaux ensembles passent leur temps à se battre s'ils sentent une vache en chaleurs. Avec un cycle de 21 j, sur le nombre, il y a forcément des milliers de vaches ou génisses en chaleurs à chaque instant dans les parcs. Pas un animal ne se pousse ou se chevauche ! Les doses d'hormones doivent être conséquentes et sont très très efficaces.

Avec les vides sanitaires, le feed lot sort 250 000 animaux par an à 600 kg ! Cela doit faire des carcasses de 320 à 350 kg environ donc l'abattoir privé du ranch doit traiter environ 85000 à 90 000 t par an. C'est le double de la capacité de celui de Cuiseaux ! Mais il est alimenté par un seul élevage... Enfin, un dernier chiffre, le plus important : Le coût du kilo produit était, en 2000, de 1 $ ! Bon ce coût doit suivre le cours des denrées agricoles qui ont flambées depuis, mais même s'il a plus que doublé, il reste à moitié du coût de nos fermes charolaises. Pas de bâtiments lourds, pas de paille, une productivité main d'oeuvre ( kilo produits/ personne employée) sans égal, un approvisionnement peu onéreux en transport...

Dans ma tête, cela cogite dur. Je suis totalement hors course sur le plan économique ! En mai 2000, nous sommes 4 ans après la première crise de la "vache folle" et 3 mois avant la seconde en Europe ! Donc en pleine remise en cause de nos façons d'élever... Qui pourtant sont à des années lumière de ce feed lot. J'ai du mal à encaisser cette injustice ! Imaginez en France, un élevage en plein air de 100 000  têtes ! Difficile de trouver l'endroit où le sol conviendrait, avec du sable disponible. Impossible techniquement puisque les hormones sont interdites. In-envisageable ensuite en terme d'acceptation sociétale ! Déjà que pour un élevage de 200 porcs, tout le monde signe une pétition... Pourtant, c'est nous les accusés de mal faire.

Imprégnés d'une odeur de bouse et de méthane, assaillis par les mouches, nous remontons dans le car. Mes amis me chahutent gentiment : " PH, voilà ce qu'il faut faire à Charolles ! " " Comment vas tu expliquer à Mme Voynet, la ministre de l'écologie de l'époque, que..." 

C'est alors que Mme PH, une ancienne citadine qui regarde l'élevage sans y participer directement, va avoir la phrase déterminante qui va me remettre droit dans mes bottes et me permettre de me forger au fil du temps, dans ma tête, la seule ligne technique et commerciale que nous devrions suivre, si on avait un peu de discernement :

" PH, ne change rien chez toi, c'est le paradis des vaches ! "  

Aux US, le paradis naturel, il est dans les réserves !

Yosémite

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