La météo ne laisse aucun répit le temps des récoltes. Pas question de tenir compte des dimanches, des jours fériés, du code du travail quand on est indépendant comme le sont les paysans. Les 100 mm tombés depuis le début juillet ont fini d'achever la maturation des céréales. Pire, certains ici parlent de germination sur pied. Pour le moment, rien de tel sur ma ferme mais quand la récolte est bonne à prendre, pas question de tergiverser...

Cette année est particulière.

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On a eu l'été au printemps. C'est la pire des situations pour un paysan. Le printemps doit être humide pour permettre la pousse des plantes. C'est le moment clé de l'année, celui où se joue les rendements. Un printemps trop froid retarde la pousse mais ne compromets pas la récolte. Un printemps trop chaud et sec altère définitivement le potentiel de l'année.

Novembre en été n'est pas terrible. Juillet, c'est le temps des récoltes où le paysan a besoin de fortes chaleurs pour le faire dans les meilleures conditions. Si on a accueilli la pluie avec soulagement, il y a 15 jours, le temps d'automne ne va sans nous poser des problèmes. Le risque de la détérioration de la qualité des parcelles à récolter est réel, voir inquiétant. Le nombre de journées pour le faire est restreint, il faut pouvoir donner d'énormes coups de collier. 

Pour commencer à moissonner du blé ou du triticale, il faut attendre 3 jours après la dernière pluie. Avec les moissonneuses, on arriverait à battre plus tôt mais un grain qui n'est pas sec ne se conserve pas sans séchage artificiel, très coûteux en énergie. On a donc tout intérêt à récolter le plus sec possible. De toute façon ici. il n'y a pas d'installations séchage, réservées aux zones de maïs grain. Depuis le 7 juillet, la moisson est à point. Mais le temps ne l'est pas. Ce n'est que depuis jeudi qu'il est possible de moissonner, pour 3 jours seulement puisqu'il a plu en fin de nuit aujourd'hui. Les prévisions pour les dix prochains jours ne sont pas terribles. Averses jusqu'à mercredi, ce qui veut dire que si ce jours là il ne pleut pas l'après midi, on pourrait couper vendredi en fin de journée au mieux et plus sûrement samedi. Mais dès samedi, le risque de détérioration est réel et semble certain dès le lundi suivant... 2 jours donc dans le meilleur des cas ! 

Nous avons déjà connu une situation comparable en juillet 2007. Mais l'énorme différence tient à ce que cette année là, la végétation était très en retard suite à une fin de printemps maussade après un mois d'avril trop chaud. C'est donc l'inverse de cette année qui au contraire est en avance de 15 jours à fin juin. D'où un double problème de récoltes moyennes en rendement, la canicule de juin ayant provoquée de l'échaudage et le risque de germination sur pied maintenant. 

 

De plus, les règlementmachines-au-reposs humains n'arrangent pas toujours les choses. J'ai découvert, par exemple, l'année dernière que les samedis d'été, les camions ne peuvent pas circuler afin de faciliter la transhumance estivale. Autant je peux le comprendre pour les deux grands axes qui traversent le département, autant je n'en vois pas l'utilité sur les petites départementales. Les conséquences sont parfois imprévues. L'année dernière, j'ai failli manquer de carburant pour la moissonneuse un samedi. J'ai frôlé la panne sèche puisque je ne pouvais pas être livré. Bien sûr, j'ai pris mes précautions cette année. Mais cela pose des problèmes aux entrepreneurs qui ont besoin de grosses quantités de GNR loin de chez eux.  Avant le livreur venait tous les matins, maintenant c'est système D avec de petites cuves pour passer. Pourquoi faire simple quand on peut compliquer les choses ? 

En me lisant, j'espère que vous comprendrez pourquoi le monde paysan ne peut pas fonctionner sur un mode industriel ou administratif sauf à mobiliser des moyens techniques considérables ou à perdre des récoltes. C'est sans doute ce qui me heurte le plus dans notre société gavée qui ne connaît plus les exigences de dame nature. On serait capable de laisser pourrir des récoltes sur pied sous prétexte de règlement du travail ou pour faciliter les transits de vacances. Comme si nous maîtrisions la nature et que nous puissions perdre de la nourriture sans dommages ! C'est une véritable inversion des valeurs dans une société qui ne manque de rien sur le plan alimentaire, depuis 50 ans seulement. Une inversion des valeurs ancestrales qui ont toujours fait de la récolte un événement prépondérant depuis la nuit des temps. Là où on devrait avoir du respect pour le travail des femmes et hommes qui nourrissent, on critique, on méprise, on entrave et on klaxonne quand on sort en tracteur sur la route avec une remorque! "Travailler le week-end, en été, ils ne respectent rien ces paysans."

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J'ai fais 41 h de boulot en 3 jours pour sauver les deux tiers de ma moisson, dans des conditions difficiles avec la chaleur sans climatisation sur mes engins. Je suis sûrement atypique au regard des règles du travail de notre société. Mais comme tous les paysans qui font comme moi, j'en suis très fier. Tant qu'il y aura des femmes et des hommes qui seront capables de le faire quand la nature l'impose, il y aura une agriculture forte mais combien de temps cela durera t'il ? Sera ce encore possible ?