J'ai déjà abordé la question sous un autre angle. 

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Notre village, comme beaucoup d'autres, commémore le centenaire du début de la grande guerre. C'est une association d'histoire locale qui le fait en organisant une exposition à l'église romane. 

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D'un côté, ils ont photographié tous les monuments aux morts entre Morvan et Loire, le territoire dont ils couvrent leur recherches habituellement. De l'autre, ils retracent quelques exemples du parcours de poilus de la commune. Un siècle, c'est déjà loin et finalement il reste très très peu de souvenirs locaux. Les derniers combattants ont disparu sans qu'on ait pris le temps de consigner les témoignages. J'ai lu avec beaucoup d'intérêt deux ou trois lettres d'un soldat au front à sa famille, parues dans le bulletin de l'association. C'est ce qui m'a semblé le plus intéressant.

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En visitant l'exposition, j'ai repensé à ce qui s'est passé dans notre famille. Le constat est que nous aussi, nous n'avons pas su garder une trace de l'histoire...

J'ai lu ce printemps "au revoir là-haut", le prix Goncourt de cette année. J'ai ressenti un grand malaise tout au long de cette lecture. L'écriture est fluide, agréable à lire, d'une très grande qualité. Mais le sujet est dur, excessif à mes yeux et par certains aspects semblait m'être très proche. Je savais qu'un de mes arrières grands pères était un grand blessé de guerre. Mon père m'en avait souvent parlé. Je garde même un vague souvenir de lui, je devais avoir 5 oui 6 ans quand il est mort. Mes parents ont accompagné sa fin de vie au quotidien. Je me souviens juste de quelqu'un qui avait de grandes difficultés pour manger. Mon père, plus tard, m'a expliqué qu'il avait eu la mâchoire emportée pour partie par une balle. Une gueule cassée, comme celle décrite dans le livre, en moins grave il est vrai.

au revoir là-haut

Plus je lisais, plus je faisais le rapprochement avec ce qu'il avait du subir. Je ne savais rien de plus, je ne pouvais qu'imaginer le ressenti terrible puisque c'est le rôle d'un roman de permettre de se mettre un peu dans la peau des personnages. Je n'ai pas été beaucoup plus loin dans mes recherches, presque content d'achever enfin cette lecture qui me pesait de plus en plus. C'est un peu avant l'exposition que j'ai repensé à tout cela. Elle m'a en quelque sorte permis de faire le lien entre le livre et le souvenir. On parle toujours des quelques actes héroïques, rarement de la souffrance quotidienne de la guerre et de toutes ces vies brisées par les blessures, qui ont marqué de façon indélébile le reste de la vie de ces jeunes hommes de l'époque. Cela reste dans le secret des familles.

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Les travaux des champs m'ont accaparé ensuite sans me laisser le temps de chercher à en savoir plus. Dimanche, j'ai interrogé ma mère. Nous avons cherché des documents, dans les papiers de mon père, style livret militaire de cet arrière grand père. Malheureusement, nous n'avons rien retrouvé. Les médailles ne nous renseignent pas. J'ai été sur Internet, mais les archives de l'armée sont très complexes à exploiter sans point de départ comme un matricule ou une unité d'affectation. J'ai fait chou blanc là aussi. Reste donc la transmission orale. Ma mère m'a dit que cet arrière grand père ne parlait pratiquement jamais de "sa guerre". Elle ne souvient ni de la date, ni de l'endroit de la blessure. Juste l'année : 1914. Mon aïeul est resté complètement paralysé du cou pendant plus de deux ans, la mâchoire démontée ! "Quand les américains sont arrivés  en 1917, pour entrer enfin dans le conflit, ils ont amené la radiologie. Ton arrière grand père a donc passé une radio et on a découvert que la balle était restée logée entre deux vertèbres. Il a été opéré pour la retirer mais il a conservé une paralysie et d'énormes difficultés pour manger, l'obligeant à des bains de bouche au cours des repas." Elle n'a pas pu m'en dire plus si ce n'est que des décennies plus tard, il souffrait toujours beaucoup... Elle a juste ajouté que plusieurs de mes grands oncles par alliance s'étaient engagés volontairement à 17 ans dans les années 1917. 

Le fils de mon arrière grand père, le frère de ma grand mère paternelle, s'est engagé pour être officier entre les deux guerres, malgré l'opposition de son père, pourtant officier également. Cela me laisse imaginer ce que ce dernier pensait de la guerre. Ce fils a été tué au combat en 1940 ! Je regrette vraiment de ne pas avoir connu cet arrière grand père, nous aurions sans doute pu avoir des discussions passionnantes. Le regard d'un homme qui a vécu tant de souffrances aurait sans doute été un témoignage précieux avant de porter un jugement sur l'utilité des conflits... L'actualité brûlante nous rappelle qu'il n'y a pas de guerre propre, ni de victoire définitive. La vraie paix suppose donc une autre voie. L'Europe est le continent qui a été le plus loin dans l'horreur fratricide ces derniers siècles (le proche orient ne doit pas être loin non plus). Alors, quand certains veulent balayer d'un revers de main, la construction d'une autre voie, au nom d'un nationalisme dépassé, je ne comprends pas. La haine entraîne la haine. Il est si facile de mettre sur le dos des autres ce qui ne marche plus chez nous et que nous ne voulons pas changer... Je ne suis pas certain que ces millions de vies sacrifiées sur les champs de batailles soit, aujourd'hui, un souvenir encore assez ancré dans la mémoire pour comprendre que l'issue est ailleurs.

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Mes enfants n'iront probablement pas voir de telles expositions. Mais celle de mon village m'a fait prendre conscience de mon devoir de témoigner en entretenant la mémoire familiale. J'aimerai en savoir plus sur cet arrière grand père pour compléter ce modeste billet et le transformer ensuite en "lettre à mes enfants... Et petits enfants à venir..."