Certains de mes amis n'hésitent pas à dire que je suis bien trop "mère poule" avec mes vaches. J'ai passé des saisons de vêlage à en baver avec des naissances difficiles, nécessitant d'intervenir à chaque fois pour tirer, puis pour faire téter. Il faut dire qu'il n'y a que 20 ans que tout a changé. Les vaches ne sont plus attachées. Quand on pense au travail d'une vache, non entravée, préparant un vêlage, on comprend que nous avions perdu la possibilité d'apprécier les qualités maternelles en sélection. Une vache qui met bas, sans pouvoir se retourner pour lécher son veau, est tributaire de l'éleveur qui se doit d'être là et d'intervenir. En rendant systématique la présence des éleveurs à la naissance, on a sélectionné les souches sans se soucier des capacités réelles des vaches à vêler, perdant, sans s'en rendre compte, ces qualités naturelles. 

En revenant à des conditions plus proches de la nature, à savoir en laissant les animaux en liberté dans les stabulations, la remise en cause est énorme. Car, en parallèle, le nombre de vêlages par éleveur à plus que doublé. L'exigence de travail est donc complètement différente et nous ne pouvons pas garder la même approche. Mais on ne change pas un troupeau comme cela, ni ses habitudes d'éleveur.

Impossible pour moi de laisser faire un vêlage, sans y mettre la main, dans un premier temps ! J'étais encore avec mon père à l'époque, nous prenions les vaches dès les premiers symptômes, pour s'assurer de la taille du veau et des présentations. Il m'a fallu ensuite des années pour accepter de laisser faire. Mais jamais, jusqu'à peu, sans une surveillance draconienne. Idem, une fois, le veau né, j'ai gardé l'habitude de devoir lui apprendre à téter, comme quand les mères étaient à l'attache. Psychologiquement, je n'arrivais pas à faire confiance à la nature. Avec les caméras et les cases individuelles de vêlage, les choses ont doucement changées. Par obligation aussi, la fatigue étant de plus en plus importante avec l'âge et le nombre croissant d'animaux. L'emploi salarié est quasi impossible dans notre production, pour cause de manque de revenu et de régimes horaires imprévisibles. La seule façon de s'en sortir était et reste pour chaque éleveur, de faire un nombre de vêlages annuels conséquent. Du double de ce qu'il fallait il y a 20 ans, du triple de ce qui se pratiquait il y a 30 ou 40 ans, sans commune mesure avec ce qui se pratiquait avant la révolution verte.

Pour gagner cette course imposée au gain de productivité, tout en ne couchant pas dans la stabulation, il m'est apparu nécessaire d'évoluer et de faire évoluer le troupeau. Au fil des ans, j'ai été intraitable sur la sélection. Continuant d'intervenir plus que de raison, j'ai éliminé toutes les vaches à vrai problème. J'ai aussi appris à laisser faire, n'intervenant plus dès les premiers signes mais  n'agissant que lorsque cela dure trop longtemps. Par exemple, une génisse met jusqu'à 8 heures entre la première gêne et la fin du vêlage. Le choix des taureaux est déterminant. Tout doucement, je change et mon troupeau s'adapte !

Depuis longtemps, j'avais envie de filmer un vêlage. J'ai essayé de me filmer en action, mais soit je sors du champ, soit on ne voit rien car la caméra ne peut pas être du bon côté, soit il manque de lumière. Hier matin, soleil sous la stabulation, même s'il gèle. Une vache ne change pas de place au travail. Elle s'avance bien. Je décide de risquer le film. APN et trépied pour pouvoir m'éloigner et laisser faire. Juste une apparition rapide de ma part car le veau est né dans la poche. J'avais envie de tirer sur les pattes mais je me suis ravisé. Résultat, 15 minutes superbes. Mme PH, surprise et fascinée, ne voulait pas que je coupe. Mais les connexions sont très mauvaises. Les 8 minutes ci-dessous ont déjà mis 6 heures à charger sur le net. Je n'ai pas voulu les réduire, car la notion de temps réel me parait essentiel pour appuyer mes propos initiaux; c'est le temps de la nature ! Les 7 autres minutes sont tout aussi attachantes. Il reste à les charger. Je trouve que ce temps apporte beaucoup de paix. A vous d'être patient ou pas, vous pouvez toujours avancer sur la barre du bas...

J'aurai enfin un bon film à passer ici, sur la télé, pour montrer un vêlage, naturel, d'une charolaise  comme il s'en passe de plus en plus sur la ferme, l'exception devenant l'emploi de la vêleuse...