J'ai rendu ma compta. Je me répète d'années en années, mais je continue de la saisir en totalité. Cela ne me prend pas trop de temps grâce aux paramétrages des programmes informatiques. Rien de tel que de se plonger dans le détail des factures pour saisir les notions de coûts, de prix... J'enregistre en partie double et non sur un seul journal de trésorerie. Comme cela, je ne dois rien omettre...

Pendant une quinzaine d'heures, je m'immerge complètement dans ma ferme sous l'angle financier. J'enregistre de façon à pouvoir utiliser les chiffres en gestion. Par exemple, je n'enregsitre plus en nombre de flacons de produit véto mais une quantité ou un volume. Du coup, j'ai instantanément le coût d'une dose ou d'un traitement. Je renouvelle l'opération autant que possible. Je prend ainsi conscience des évolutions, des conséquences sur le prix de revient... J'en déduis des économies possibles, des modifications à envisager.

Chaque année, je me dis que je devrais ensuite reprendre tout cela sur plusieurs années pour comparer. Mais je ne le fais que partiellement. Pourtant, si je reprenais la comptabilité sur ma carrière, je constaterai que des postes ont subi une inflation déroutante. L'entretien du matériel par exemple ou le coût des soins véto pour lesquels le prix des médicaments s'est plus affolé que les seuls honoraires... Des tas de charges nouvelles sont apparues, sous forme de services obligatoires. Imposées, elles augmentent régulièrement chaque année, sans qu'il n'y ait jamais de fin à la hausse. Les gains de productivité dans les services ou dans l'administration semblent impossibles. L'informatique n'a rien changé en terme de coûts des services par ha mais a imposé un travail supplémentaire conséquent sur les fermes. Par contre, un compte nouveau est né ; "maintenance" ! C'est comme si ces charges obligatoires étaient, ainsi que notre travail, un fromage dans lequel chacun pouvait venir se servir au motif qu'on touche des aides publiques. Chaque nouvelle règle ou norme donne prétexte à une charge supplémentaire sous forme d'une ligne de plus sur la facture.

J'ai des tas d'exemples, comme le questionnaire vétérinaire obligatoire, plutôt inquisiteur, chaque année pour avoir le droit d'acheter des produits sans devoir supporter une visite à chaque fois, facturé depuis deux ou trois ans. Ou cette nouvelle ligne nous obligeant à prendre une journée "vacances avec crédit d'impôts" au service de remplacement, facturée 25 % de plus qu'une journée normale au motif qu'on va bénéficier de cet avantage fiscal, donc qu'il est normal que l'association en récupère une part. Idem pour la comptabilité qui doit être vérifiée par un expert comptable dépendant d'un ordre qui a l'exclusivité de la chose. Idem pour la déclaration PAC dont les règles sont volontairement si complexes en France qu'il est impossible à un exploitant seul de s'en sortir sans prendre le risque de se tromper. "La faute à Bruxelles" alors que c'est simple dans d'autres pays européens. Je passe sur les impôts locaux en hausse systématique, sur les taxes spécifiques, sur le coût de la protection sociale pour toucher une retraite indécente au final... J'arrête là l'énumération, il me faudrait deux pages et il ne sert à rien de se faire du mal ! Le pire est sans doute dans les obligations pour employer quelqu'un, même quelques heures. Là, il faut un vrai conseil, sans aucune garantie que tout se passera bien !

Mais, à l'inverse, côté prix de vente des animaux, c'est d'une grande stabilité sur 30 ans. Les subventions ont permis d'empêcher que le ciseau ne se referme. Mais depuis deux ans, sans rien dire, elles diminuent de façon très conséquente. Du coup, nos résultats sont en chute libre. On ne peut plus trouver de gain de productivité pour compenser. C'est mathématique, charges en hausse, prix de ventes stagnants, subventions en baisse érodent le bénéfice puis le supprime. De façon incantatoire, les politiques affirment qu'ils vont voler au secours de la production, mais dans les faits rien n'est fait pour arrêter cette marche inexorable vers la perte de compétitivité de nos productions et le risque qu'elles disparaissent faute d'intérêt pour des repreneurs au moment de la retraite. 

Cette analyse, pas très gaie, se veut réaliste. Notre liberté d'entreprendre s'est transformée en soumission. Le scénario est simple et se répète à chaqua fois. On nous déclare incompétent, donc devant faire appel à un spécialiste, pour exécuter une de nos fonctions "régalienne". Il en va ainsi pour entretenir un fossé par exemple, pour choisir une parcelle à labourer, pour soigner nos animaux ou nos cultures... En ne s'attaquant pas aux ressorts réels de cette détérioration des comptes, nous sommes collectivement responsables de la perte de confiance en l'avenir. On peut faire une loi d'orientation agricole tous les 5 ans. C'est inutile car faute de vouloir travailler sur un projet global d'avenir, on se complaît dans des discours mais on ne change rien sur le fond. Tout juste bouge t'on des virgules et crée t'on de nouvelles contraintes ! On devrait réfléchir dans l'autre sens ! A savoir redéfinir un vrai projet agricole, partant de systèmes d'expoitation réels, concrets et viables économiquement. Puis définir les règles administratives pour les rendre possibles et durables. En bref, rendre chacun acteur d'un projet et non projeter un projet par obligation à chacun, sans tenir compte de l'environnement local, européen ou mondial !

Mais les paysans intéressent ils encore, ne sont ils pas voués à disparaître, au profit d'une agriculture industrielle ? Non par manque de compétences ni de productivité, mais en les pressant toujours plus !