La maman est un peu inquiète. Non qu'elle ne veuille me confier son rejeton mais en cette soirée plutôt fraîche, le souci est d'ordre vestimentaire. Il ne faut pas qu'il prenne froid. A cet âge là, il y a toujours un bout qui n'est pas couvert et qui dépasse.

Une fois vêtu comme il se doit, lui, est partagé entre les bras maternels sécurisants et les miens moins connus qui appellent à la découverte. Je le prend vite et sort sans attendre pour trancher au plus vite son dilemme. Dès la porte franchie, sa curiosité l'emporte. Sur le toit, les pigeons captent son attention. Le crépuscule ne nous laisse pas beaucoup de temps. Je veux lui montrer des vaches. Seuls un mâle, quatre génisses et une vache sont dans la petite stabulation proche de la maison. Nous nous approchons lentement pour ne pas affoler les génisses, rentrées de la veille. Elles étaient dans le pré du verne, loin de tout. Elles n'ont pas vu beaucoup d'humains au cours des 6 derniers mois.

Dans mes bras, il ne fait aucun mouvement, hormis la tête qu'il tourne à cent à l'heure pour ne rien manquer à ce qui se passe autour de nous. Enfant de la ville, l'univers de la campagne, même limité à la cour de ferme, est un foisonnement de nouveautés. Je parle doucement tentant de cerner ce qu'il voit pour le nommer. Devant les vaches, le face à face se traduit par une immobilité impressionnante. Les animaux se sont mis en rang pour surveiller ce que je fais. Plus personne ne bouge, tout le monde s'observe, se découvre... Enfin une génisse ose faire un pas en avant. La main du bébé se tend et la génisse recule par prudence.

Le lendemain, tout autre réaction. Pas de soucis pour enfiler les vêtements. Depuis, 5 minutes, il est question "d'aller voir les vaches". La maman est enthousiaste pour m'en confier la mission. Il n'y a plus la moindre inquiétude à venir dans mes bras. Dès que le seuil est franchi, il reprend cette même attitude concentrée de celui qui veut tout capter. Aux abords de la stabulation, il tourne la tête dans sa direction. Il sait que les vaches sont là et a hâte de les découvrir. Même face à face, même mots... Nous sommes tous les deux à l'unisson  pour un vrai partage d'expérience, pourtant sans dialogue. Je suis ému et impressionné, comme si cela touchait à mes "cordes" les plus profondes...

A un peu moins d'un an, on apprend très très vite. Dans mes bras, j'ai ressenti et compris le pourquoi du modèle patriarcal qui a réagit pendant des siècles le monde agricole. Sans regretter ce mode de fonctionnement qui privait de pouvoir une génération sur deux, j'ai perçu en quelques instants ma responsabilité de grand père, encore paysan : un passeur !