Le réveil est violent.  

Le vote d’hier vient de mettre les  deux grands partis politiques français sur la paille. Plus grave, il banalise les extrêmes.  Plus personne ne s’étonne que le front national soit au second tour. Pire, la crainte de voir un duel Melenchon/Le Pen n’apparaissait plus utopique ou absurde. Il était même évoqué jusqu’à 19 h 30 (avant le sondage de la RTBF), comme plausible,  sans que personne ne s’en offusque…

Depuis des mois, j’observais, sans rien dire, ni écrire. Sauf sur tweeter quand la semaine dernière, un membre du FN a écrit que les paysans ne lisaient pas le monde. Choqué qu’on puisse faire croire que nous ne soyons pas capables de diversifier notre recherche d’informations, sur Internet entre autre…

 Un tout petit fait me fait sortir de ma réserve aujourd’hui. Des vaches sont parties la semaine dernière, de vraies vaches d’herbe, les plus conformes aux attentes sociétales puisqu’elles ont pâturées tout l’hiver ! Celles qui peuvent donner la meilleure viande car n’ayant mangé que de l’herbe, des aliments de la ferme hormis le tourteau de colza. 4 mois de finition sans traitement ni médicaments, sans aliment OGM, la robe plus blanche que blanche…  Je m’attendais à les vendre un tout petit peu mieux que la moyenne, d’autant que la conformation et le poids étaient au-dessus de cette moyenne.  Et bien non : 10 cts d’écart seulement au kilo avec une vache âgée partie le même jour, légère qui n’avait pas la même qualité ! 45 et 47 € de plus par animal !!!! Pourquoi se casser la tête ?

En reprenant les chiffres de la ferme, ces bonnes vaches sont payées au même prix que les premières que j’ai vendu en m’installant en 1981 ! Or, à l’époque, je les faisais au maïs, en étable, avec les hormones autorisées  et sans contraintes vétérinaires ou autres ! Rien à voir en qualité visible et surtout en qualités non visibles de maintenant. Inutile d’épiloguer sur les coûts de production qui n’ont plus rien à voir, sur les efforts de traçabilité, sur la qualité d’élevage qui intègre au plus haut point le bien-être animal, sur les garanties apportées  à tous les stades de l’élevage… En 1981, nous avions déjà des primes et surtout la garantie que les cours des animaux ne pouvaient descendre en dessous d’un prix plancher !

Je pourrais maudire la PAC qui conduit à cette stagnation éhontée des cours et me fait vendre bien en dessous de mon coût de production. Soyons clair, je n’ai jamais été adepte de la réforme de 1992. Mais faute de mieux, je l’ai expliqué à mes pairs car sans elle, les dégâts seraient pires.  Mettre les surplus de production en frigo coûtait de plus en plus cher ! Un arrêt brutal sans compensations aurait été catastrophique. Restait la régulation des volumes produits, sans doute le meilleur système si on en juge avec les quotas laitiers, mais totalement inadmissible pour la grande distribution qui mise toute sa stratégie sur le prix le plus bas possible !

Pour en revenir aux chiffres des ventes de la ferme sur 40 ans, deux grandes tendances vont en sens divergeant. D’une part, les ventes d’animaux maigres à l’exportation, d’autre part la vente de viande sur le marché français, 70 % de mes ventes pour les premières, 30 % pour le secondes…

En 1981, je vendais du maigre en France, aux champenois, avant qu’ils abandonnent, faute de rentabilité. Les animaux partaient à 18 mois entre 3000 et 4000 francs. J’ai vendu ensuite aux italiens au même prix mais des animaux de 12 mois. Les prix sont montés ensuite vers 5000 francs, avec des soubresauts dues aux dévaluations de la lire qui nous faisaient perdre (les prix étaient en francs et non en lires)  à 300 à 400 francs en un week-end par animal ! Tout s’est stabilisé avec l’arrivée de l’Euro, ma moyenne est passée à 1000 € et l’année dernière, à 1100 € ! Les marchés du Magreb et de Turquie ont contribué à ces progrès. Cela reste insuffisant pour couvrir toutes les charges de production sans subventions.  En 40 ans,  ramenés en euros,  mes prix de vente de ces animaux mâles sont passés de 540 € à 1100 € !

Côté animaux finis, les seuls débouchés sont français. On ne sait pas exporter de la viande qui ne soit pas très bas de gamme ou en viande hachée ! En 40 ans, le commerce français a été bouleversé. Les bouchers ont failli disparaître. Les barquettes ont remplacé les étals, le steak haché prédomine largement (au moins 50 % des débouchés) et quand aux rayons boucherie des grandes surfaces, ils sont principalement  approvisionnés en PAD (prêt à découper), c’est-à-dire en lot d'un même morceau et non une carcasse entière. En industrialisant la découpe pour gagner en productivité, on a transformé la viande en minerai. Obnubilé par le prix, l’offre s’est départie de la qualité. On ne travaille plus un animal mais des lots de morceaux, provenant de plusieurs animaux en panachant parfois les origines et catégories pour faire un prix moyen plus attractif. On a même mis du cheval à la place du bœuf ! De même, un steak haché industriel contient du soja… Ajoutez à cela des rapports de force façon « maquignon » et on arrive au constat de départ. Le prix des animaux stagne depuis 40 ans au kilo départ ferme ! Tandis que les charges se sont envolées. Aujourd’hui, mon coût de production dépasse largement les 5 € le kilo carcasse quand il m’est payé 3.6 ! Et là, les subventions ne compensent pas !

Alors, vous comprendrez que les discours démagogiques me hérissent un peu. Si vous m’avez suivi, ce sont bien les marchés export qui m’ont permis de survivre et il y a belle lurette que j’aurais dû quitter la profession sans le marché européen et même méditerranéen. Racontez qu’en fermant les frontières, les agriculteurs s’en sortiront mieux est une contre-vérité. Ce serait partiellement vrai pour les fruits et légumes, c’est absurde pour toutes les grandes productions agricoles. Le problème est franco français ! La stratégie des grandes surfaces et des grands transformateurs est en  grande partie responsable de la panade agricole française. Vous y ajoutez une surdose administrative lors des transpositions en droit français des directives européennes  alors qu’elles sont faites pour que les mêmes règles s’appliquent dans tous les pays de l’UE et vous nous maintenez la tête sous l’eau !

Voilà pourquoi en votant le 7 mai, puis pour les législatives, je voterai pour ma ferme, donc pour l’Europe ! Les discours enflammés et  irresponsables des extrêmes  ne me feront pas changer d’avis. D’ailleurs, l’argument permanent qui consiste à toujours rejeter sur les étrangers, y compris nos amis européens, les causes de tous nos soucis  et malheurs est pour moi une preuve d’incompétence politique. Rien que leur évocation élimine d’office la crédibilité de  tout candidat. La France doit évoluer et arrêtons de faire croire que nous pourrions imposer aux autres de nous attendre...