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« Tu devrais écrire ce que tu viens de m’expliquer ! »

Toute analyse politique est risquée. Personne n’est dans les secrets de l’isoloir et il faut se méfier des grandes gueules qui ne sont pas forcément représentatives des opinions profondes, dites du peuple. De plus, l’exemple des chroniqueurs politiques dont c’est le métier, qui ont décliné à l’infini, pendant des semaines, des analyses qui feraient sourire si on les visionnait toutes après coup, doit inciter à la prudence… Les Barbier, Elkrief et autres perdraient une grande part de crédibilité !

Je vais donc prendre le risque de relater quelques réflexions suite à un constat catastrophique : les ruraux, ici, ont massivement voté pour Mme Le Pen ! Je dis bien les ruraux que je distingue des paysans, qui, globalement ont été plus mesurés. J’essaye d’écouter beaucoup, d’inciter à la confidence et de recouper…

« Pourtant chez nous, il n’y a pas d’immigrés ! »  La première erreur est d’assimiler  le vote FN à une adhésion aux idées du canal historique du FN. Sur environ 1100 inscrits de la commune, nous avions toujours une cinquantaine de votes idéologiques  FN ces 20 dernières années. On ne peut pas passer à 220 dimanche par une brutale peur de l’immigré alors que localement, nous ne sommes pas concernés. La stratégie de dédiabolisation de Mme Le Pen  a fonctionné. L’étranger, de façon indéfinie, même européen, est responsable de tous les maux et profite de la générosité de notre pays au détriment des autochtones. Quand elle parle de ceux qu’elle veut renvoyer dans « leur pays » (imaginez un syrien aujourd’hui, que veut dire « son pays » ?), elle est suffisamment floue pour que personne ne puisse personnaliser les rejetés. Les fichés « S », vous les connaissez ?

Cette banalisation de l’idéologie extrême, ou plutôt son passage au second plan, permet de recueillir tous les votes sanctions. Et là, la responsabilité de la gestion de nos élites est énorme. Je vais citer de petits exemples dont je suis sûr qu’ils peuvent expliquer pour partie le pourquoi de ce vote rejet.

D’abord l’emploi ! Dans mon département, la fracture est évidente. L’effondrement  de la sidérurgie dans les années 80 et la fermeture des mines a laissé un vide immense. L’ouest du département est sinistré tandis que la vallée de la Saône, axe de circulation européen majeur,  est prospère. On parle même de far-West car, avec la crise de l’élevage, l’agriculture n’irrigue plus les campagnes au contraire de la côte viticole. Les équipements collectifs se font d’abord dans la zone dynamique. Les miettes restantes sont éparpillées dans des investissements trop souvent hasardeux  et improductifs.  (Le château de La Boulaye, 2 400 000 €, financés  à  100% par des fonds publics, a été ouvert 2 ans et est fermé depuis plus de 4 ans ! Je pourrais citer un autre projet à 1 300 000 € qui va finir de la même façon). En économie, chacun doit rester à sa place. En voulant se substituer à l’initiative économique  privée, par défaut, le politique donne l’impression d’errer sans ligne directrice avec l’argent des contribuables… Le sentiment que la reconversion  de notre zone est un échec prévaut, même si ce n’est pas totalement juste. Je constate que le vote FN, commune par commune, correspond à la carte de stagnation économique que je me fais de ma région…

Il en va de même des infrastructures générales. L’argent va à l’argent ! La RCEA par exemple, a  50 ans de retard. La responsabilité de l’état est indéniable. Notre pays ne conçoit pas qu’une transversale européenne majeure puisse le traverser sans passer  par Paris. Il s’est longtemps appuyé sur les divisions et querelles  locales, stériles, pour ne rien décider. Résultat, nous avons le sentiment d’avoir été les délaissés, abandonnés à notre isolement et au danger d’une route inadaptée au trafic actuel, en grande partie étranger de plus. (On parle toujours des comportements dangereux des chauffeurs de poids lourds étrangers, jamais des conducteurs français).  Le TGV avec sa gare du Creusot a été le seul  signal positif et une énorme réussite. Mais avec l’accès au très haut débit Internet, qui va demander 10 ans pour être généralisé en campagne, on retombe dans ce sentiment général  d’oubli. Contrairement à la pratique d’autres pays, l’état vend les licences d’exploitation aux sociétés de téléphonie sur les zones « rentables » au lieu de les obliger à couvrir les zones blanches en échange de cette permission. Je pourrais multiplier les exemples…

La réforme des collectivités territoriales renforce le sentiment d’une volonté de détruire le  tissu rural ! Les grandes régions, on le voit rien que par la difficulté à leur trouver un nom, est perçue comme une perte d’identité. L’éloignement du pouvoir renforce le sentiment de mise à l’écart. L’intercommunalité met sous la toise les petites communes. Comme à chaque fois, les jeux de pouvoir et de carrière, avec les émoluments qui vont avec, priment  sur l’intérêt du territoire. La grosse commune, surreprésentée, veut imposer sa loi et  a du mal à accepter des projets qui soient partagés par tous. Sans élection directe de ses représentants, elle n’est pas comprise de la population  et est, elle aussi, perçue comme une dépossession des petites communes. Pire, peu de gens le savent, l’état a trahi le mot  « égalité » qui est au centre du fronton des mairies. Ainsi, la DGF, dotation générale de fonctionnement versée aux intercommunalités et aux communes est proportionnelle  au nombre d’habitants. Par exemple, pour notre intercommunalité avant modification, nous touchions 30 €/hab tandis que la communauté urbaine voisine touchait 160 € !!! Idem pour les indemnités des élus. On comprend alors les tentatives de certains  de proposer un mariage avec  les grosses collectivités, même si c’est au détriment de la logique de territoire et de l’intérêt des populations. Quand j’entends que les petites communes coûtent chères, je bondis. De plus, les élus de ces dernières rendent de multiples services au quotidien, services assumés par les fonctionnaires territoriaux dans les grosses structures, sauf quand la presse est là. Cette disponibilité, nuit et week-end compris, n’est jamais prise en compte… 

Reste enfin la gestion administrative des territoires. Que répondre à un citoyen qui respecte les obligations immobilières mais qui se voit refuser  ou repousser deux ou trois fois son dossier de permis de construire pour dossier incomplet sur un détail alors qu’il a pris un architecte ? Je n’ose pas parler des périmètres d’un monument historique… Pire, comment expliquer que la construction  d’un garage en campagne soit interdite pour cause de plan d’urbanisme basé sur les règles des grandes villes ? Que dire de la suppression progressive des services ruraux ? La carte d'identité en est le dernier exemple. Et dire que les grosses communes se font payer par l'état pour le surplus de travail provoqué !

Mon discours peut paraître être antisystème. Je suis convaincu que le silence sert les extrêmes et fait passer les gens raisonnables pour des complices de ce système. En même temps, par réserve, j’hésite à trop en dire pour ne pas alimenter les analyses excessives. Ces quelques exemples, la liste serait longue, donnent  le sentiment diffus qu’un citoyen rural vaut moins qu’un citoyen urbain ! D’où un rejet des politiques actuels et des partis qui les portent. Les parachutages devraient être interdits par la loi. Rejet  grandement accentué par l’attitude de certains  élus locaux carriéristes. Le vote FN ou insoumis prend alors une toute autre signification. Il n’est plus idéologique mais une réponse malheureuse aux sirènes de ceux qui font croire qu’ils renverseront la table alors qu’on irait vers une dérive dangereuse. Quand on le fait remarquer à ceux qui affichent leur vote, la réponse invariable est : «De toute façon, elle (Mme Le Pen) sera obligée de partir au bout de 6 mois» ! Je suis certain du contraire, c’est même toujours comme cela que commencent les dictatures. Il suffit d’observer ce qui se passe, malheureusement, dans beaucoup de pays proches (Russie, Turquie, Hongrie…). Démocratiquement élus au départ, on voit que les dirigeants, pour rester en place, peuvent  vite oublier les règles républicaines !