Hiver 2014/2015. Nous venons de terminer la prophylaxie du jour et la myriade de contraintes administratives qui y est liée… Chaque flacon  de prélèvement sanguin a son étiquette, toutes les étiquettes étant collées, tous les animaux de 3 ans et plus ont bien été prélevés.  Je sors mon chéquier pensant en avoir fini. Un peu gênée, l’aide véto de l'époque m’annonce qu’elle doit me soumettre à un questionnaire. Le niveau et la façon de faire me renvoie aux interrogations de sixième. Le sujet porte sur les avortements. Quelles sont les maladies abortives ?  Je dois citer le nom de maladies… « Au moins 5 »

Si le sujet est très important en élevage, la méthode pour l’aborder relève de l’humiliation. Je le vis très très mal et fatigué par une journée de travail où il a fallu prendre les animaux, je dois me contenir pour ne pas laisser exploser ma colère. L’organisme commanditaire de cet exercice, que nous finançons directement, est un habitué des lettres agressives («  C’est  pour que vous réagissiez ! » m’a-t-on répondu une fois au téléphone). Peut-on sensibiliser les éleveurs en les prenant pour des gens irresponsables ? C’est devenu, trop souvent, une manie, dans le conseil agricole, de vouloir imposer sa supériorité technique (et commerciale) en minorant au maximum l’avis et la compétence du paysan ! C’est très dégradant.

Je finis par répondre, en précisant que ces 10 dernières années, c’est la FCO qui a posé le plus de problèmes et qu’heureusement la vaccination nous en a sorti. « Avez-vous des remarques supplémentaires à faire ? »  C’est la partie hors cases prévues. Exaspéré par ces méthodes, j’ajoute que « sur ma ferme, les coups de gel quand on vient de lâcher les vaches ou en début d’automne sont souvent la cause de décrochages. La jeune véto me regarde d’un drôle d’air. Elle n’ose pas noter, puisque ce n’est pas une « maladie ». « Vous  faites comment  pour les éviter ? » «  Il faut que les animaux aient du sec à manger, foin ou paille ! En automne ça marche en chargeant les râteliers, mais au printemps, elles sont tellement contentes d’avoir de l’herbe fraîche qu’elles ne viennent pas manger… »

De plus en plus gênée, elle me dit devoir dérouler la fin de son discours. « Je vous rappelle que vous devez faire faire des prélèvements par le vétérinaire dès que vous avez un avortement, maximum dans les 24 h… Et les frais vous sont remboursés (pas notre travail de contention de l’animal, disons que les frais induis hors ferme sont remboursés  !) ».  «Je sais et je fais.  C’est sans problème quand les animaux sont en stabulation. La surveillance est alors plus facile et on les prend tous les jours. Mais il y a deux contraintes quand elles sont au pré qui font qu’on peut se louper: Franchement, il est très difficile de détecter un avortement avant 5 ou 6 mois de gestation. A moins de tomber pile au bon moment,  il ne reste qu’un filet de sang pas toujours visible. Ensuite, prendre la vache au milieu d’un troupeau est un sport  qui n’est pas toujours aisé, et légitiment, un véto ne va pas attendre des heures qu’on ait réussi à la piéger… Très souvent, on détecte le problème au retour de chaleur qui suit, bien tard, il est vrai. On devrait alors  pouvoir faire une prise de sang des animaux dans ce cas et une recherche spécifique. Je supporte mal qu’on puisse m’accuser de négligence… »

Le but des commanditaires a été atteint. Trois ans après, je garde encore un très mauvais souvenir de ce questionnaire. Je me sens coupable de ne pas regarder le derrière de chaque vache chaque jour. Cela pose une vraie question sur les conduites d’élevage. Un éleveur laitier voit passer ses vaches deux fois par jour en salle de traite, elles sont alors contenues et il est facile de détecter un problème. J’ai le souvenir d’une traite en Californie d’un troupeau de 1400 vaches. Il y avait un vacher qui faisait entrer les vaches et posait les gobelets trayeurs et un vétérinaire qui observait tous les animaux un par un. Ce modèle est inapplicable avec des animaux allaitants qui pâturent. Il faut donc s’adapter et tenir compte d’observations différentes.  Mais elles sont hors protocole prévu.

L’automne 2016 allait me démontrer que ces protocoles, initiés dans les années 1970, n’avaient pas évolué d’un pouce ! Consternant à l’heure des échanges intercontinentaux et du réchauffement climatique. De coupable, je suis devenu victime, isolée et silencieuse (jusqu’à maintenant) car jamais certain de bien faire!

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