Au niveau des agriculteurs, le résultat réel des états généraux de l'alimentation ressemble à  une grande énigme. Ils n'ont pas suscité de débats entre nous. Tout au plus, y a t'il eu quelques brides d'informations, polarisées par les médias, principalement autour de deux grands sujets : l'avenir du glyphosate et les relations commerciales entre  producteurs, transformateurs et distributeurs. C'est un peu comme si quelques "experts", hauts fonctionnaires ou le lobbying de quelques acteurs avaient confisqué le débat. Comme si nous ne pouvions pas être capables d'analyses ou de propositions. Pourtant l'enjeu est majeur pour nous. Pour rappel, la “révolution silencieuse des années 60” est venue du terrain, portée par la JAC avec une adhésion des paysans. Souvent en contradiction avec les instances nationales et la haute administration, Mr Pisani a mené une réforme exemplaire en s’appuyant sur des gens de terrain…

S'exprimer,  je vais le faire ici, en plusieurs billets, modestement. Expression libre, forcément simpliste vu de Paris, forcément raccourcie pour ne pas perdre les objectifs, forcément incomplète donc forcément discutable ou amendable !  L'unanimité est impossible car elle ne peut pas convenir à l'intérêt de toutes les situations de production. Je veux juste essayer de dire que ceux des éleveurs avec lesquels je parle ont des idées pour sortir de la crise. Et dire qu'ils voudraient pouvoir redevenir un tout petit peu plus maître de leur destin !

Toute réflexion suppose d'expliquer comment on  perçoit le contexte dans lequel on évolue: Nous sommes à la fin d'un cycle de la PAC me semble t'il ! On peut simplifier à l'extrême celle-ci,des années 60 à ce jour, en la scindant en deux phases :

1960 à 1990 ( 1992 pour être précis) : On relance l'agriculture européenne pour retrouver une certaine indépendance alimentaire après les pénuries de la guerre ! En pleine guerre froide, être certain d'avoir de quoi manger était un enjeu de société, surtout quand on connaissait la situation en la matière de l'autre côté du mur! Cette phase est une telle réussite en terme de volumes produits qu'elle a généré des stocks ingérables ! Cette révolution verte a été rendue possible par l'énorme évolution du machinisme.

 

la révolution verte

 

1992 à nos jours : La PAC subventionne les grandes productions, mais en déconnectant  les prix agricoles des aides par l'abandon des interventions sur les marchés intérieurs et la fin des droits de douane protecteurs. On teinte de plus en plus en vert les conditions d'accès pour aller dans le sens des attentes sociétales et théoriquement "compenser" les surcoûts de ces dernières, tout en s’ouvrant au commerce alimentaire mondial...

Et son avenir ? Tout dépendra d'abord d'arbitrages budgétaires. Nous sommes en position de faiblesse, tentant de défendre des acquis qui seront inévitablement remis en cause. Il n'y a pas de risques de pénurie perceptibles à court terme. Le grand EST de l'Europe s'est remis à produire et redevient le grenier naturel de l'Europe. Inutile de rêver, les temps ont changés, la géostratégie mondiale est différente, les préoccupations de nos concitoyens également... Il y a deux questions qu'il faut que nous ayons le courage de nous poser: Le budget européen est bloqué en ressources, le Brexit pose un problème de financement, est il objectivement possible de tenir un statu-quo financier pour l'agriculture en l'état ? Est ce qu'un responsable politique français peut tenir l'enveloppe allouée à l'agriculture française et demander de nouvelles politiques européennes dans le même temps ? En clair, est ce qu'un président français peut demander plus de politiques européennes sans accepter une baisse de nos subventions ? Je sais que je vais me faire attaquer sur le sujet, mais un homme averti en vaut deux, dit on!

 

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Pour moi, nous avons atteint les limites financières et politiques de cette seconde phase. Si on fait un bilan rapide au niveau de nos exploitations, on repère deux grandes tendances qui découlent de la PAC.

En première phase, où la garantie de prix jouait à plein, le développement des volumes produits a été rapide et les techniques ont évoluées très vite. Toutes étaient explorées sans plus de précaution. En élevage, hormones, antibiotiques ou farine de viande ont été employés, presque systématisés, parfois à l’insu des producteurs (farines de viande). Outre les progrès du machinisme, chez tous les agriculteurs, engrais et pesticides se généralisaient. Grosso modo, il n'y avait pas de restrictions.

En seconde phase, les crises de confiance des consommateurs ont ébranlé le système. En élevage, les hormones ont été bannies. L'ESB a conduit à une remise en cause profonde de l'alimentation animale. Plus récemment, les antibiorésistances ont nécessité l'interdiction de l'emploi d'antibiotiques systématiques. ils ne peuvent être utilisés qu'à titre curatif, pour soigner des animaux malades... Côté végétal, les  OGM restent ultra marginaux en Europe. A chaque restriction, nous avons trouvé des solutions techniques mais rencontré un problème majeur: L'impossibilité de répercuter sur nos prix de vente l'effort consenti, au motif que l'on touche des subventions PAC. Les prix à la production sont donc déconnectés du prix de revient et sont de plus en plus corrélés aux prix mondiaux ! Nos produits sont mis en concurrence avec des produits importés, affranchis sauf dans le cas des hormones, de toutes contraintes. Aucune règle d'étiquetage sérieuse ne rend la concurrence loyale. En clair, vous pouvez manger du soja OGM, de la viande bourrée d'antibiotiques ou tout autre produit plein de pesticides, dont l'emploi est interdit en France, sans qu'à aucun moment vous puissiez le savoir, sauf à manger "français" ou plutôt européen !!! Et encore faut il qu'il en soit fait mention. Le producteur européen peut être vertueux, il est mis en concurrence avec des produits qui ne le sont pas, sans pouvoir se défendre. Quant au consommateur, on lui laisse miroiter que la sécurité alimentaire, qui aujourd'hui est passée du risque de pénurie à celui de risque sanitaire, est garantie dans tous les cas, donc que seul le prix compte. En clair, tous les produits se valent et on entend même dire que le bio doit être au même prix que le conventionnel au motif d'égalité sociale.

Sans aucune protection aux frontières, on permet donc aux traders mondiaux par l'intermédiaire des grands distributeurs, d'imposer à la production vertueuse d'être au prix mondial, soit le plus bas ! Non seulement, l'aval a capté les subventions PAC mais il a même pu ainsi imposer des prix en dessous des prix de revient, subventions déduites, en important des quantités souvent très réduites en volumes, mais qui ont un effet maximum sur les prix (élasticité) ! La revendication de prendre en compte des coûts de production dans la formation des prix intérieurs est donc légitime... Mais avec quels effets réels si on peut importer sans restrictions ? L'exemple du bio, pour certains produits (voir mon billet sur la pâte brisée) ces deux dernières années est édifiant. On importe de plus en plus, sans avoir les mêmes cahiers des charges "bio" dans les différents pays.

 

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photo: TH.GAUDILLERE

 

Les évolutions politiques, techniques et sociétales ont eu bien d'autres effets, sur les produits alimentaires par exemple...