A qui profite la sécheresse, les gagnants et perdants !


En amont des élevages, tous ceux qui ont des aliments à vendre sont en position de force. Comme la sécheresse est arrivée très tard et correspond à une sécheresse d'été qui n'en finit pas, toute opération paille est exclue puisque les moissons sont terminées depuis belle lurette. Les aliments grossiers risquent de manquer à partir du milieu d'hiver. déjà le prix de la paille flambe, passant de 80 € l'année dernière à 120/130 €/tonne ! Rien qu'en litière, il en faut plus d'une tonne pour un hiver normal. Donc pour compenser le foin déjà mangé, on peut rajouter un besoin supplémentaire d'une tonne au moins par animal adulte ! Une ferme de 100 vaches devrait alors racheter 100 tonnes, soit une dépense de 13000 € mais également un sur-coût de 50€ sur les achats habituels. Voilà donc 20000 € environ casés.. Donc les marchands de paille se frottent les mains et plus encore, certains céréaliers qui ont l'habitude de vendre leur paille et qui l'ont stocké. Pour eux , c'est jack pot ! On peut nous raconter plein d'histoires, comme celle régulièrement évoquée du coût de transport, il n'a pas triplé en un an !


Côté aliment concentré, indispensable pour rééquilibrer la ration, on subit une hausse de 15 % pour le moment ! La conjoncture du marché mondial des céréales est orientée à la hausse suite à des récoltes moyennes en Ukraine et Russie. Les trois mois d'alimentation à compenser en poseront pas de problème en terme d'approvisionnement mais coûteront chers. Dans les deux cas, les marchands sérieux sont inquiets. Vendre est une chose, être payé en est une autre !  


Pour tous nos autres fournisseurs, c'est plutôt l'inquiétude qui règne. Les vétérinaires craignent un hiver ingérable entre des éleveurs au bout du rouleau psychologiquement et des animaux en souffrance, difficiles à soigner. D'autant que dans ces situations,  on tente des impasses sur les minéraux ou les traitements... Autre poste qui souffre habituellement dans ce cas, les approvisionnements en engrais  et semences. Alors qu'il faudrait sécuriser les récoltes futures pour refaire un stock de nourriture, le manque d'argent pèse sur ces achats. Tout comme la difficulté à semer par temps trop sec... Dernier poste compliqué à gérer: Le financement ! Comment vont se comporter les banques ? La situation avant sécheresse était déjà très compliquée. Accorderont t'elles des emprunts ou des financements de trésorerie à des exploitants qu'elles jugent trop endettées ? Nous ne sommes plus comme dans le passé dans la situation de devoir emprunter avec un capital garantissant la capacité de remboursement... Le sur-endettement guette... Les autres services continueront de facturer comme si de rien n'était, la solidarité a ses limites...


Côté aval, l'hiver va être crucial. Depuis plusieurs années, à partir de novembre jusqu'à la mise à l'herbe, un petit jeu subtil s'est instauré. La légère surproduction n'était pas absorbée par les abattages, sans doute volontairement. En conséquence, il fallait 8 semaines pour que les animaux partent, une fois vendus. Bien sûr, en parallèle, dans ce contexte, les prix sont plombés et c'est tout bénéfice pour les grands abatteurs. Ce comportement peut s'aggraver cette année puisque chacun peut être tenté de vendre des animaux pour éviter des rachats d'aliments ou tout simplement les payer. Si on laisse se pratiquer les habitudes commerciales, on va avoir un hiver impossible à gérer avec des cours très très bas et des besoins en nourriture majorés !


La grande distribution va également en profiter. Même si la loi, si elle est promulguée à temps, interdit les promotions. Les négociations annuelles se feront dans un contexte de prix anormalement bas, instaurant pour plusieurs années des seuils qu'il sera compliqué de remonter.. Avez vous remarqué les atermoiements dès qu'il est question de hausse, comme pour le prix du beurre, alors qu'on ne parle jamais des baisses si ce n'est pour alimenter la guerre des prix au motif de préserver le pouvoir d'achat ? Dans les deux cas de figure, il n'est jamais question des marges des distributeurs, comme celles des autres intervenants de la filière, qui sécheresse ou pas restent les mêmes...


Nous faisons donc l'objet de la compassion de tout ce beau monde mais nous sommes les seuls à assumer le risque climatique ! Le ministre devait annoncer des mesures jeudi à Cournon. Adroitement, en vrai politique politicien, pour avoir la paix lors de sa visite, il a reporté ses annonces au 12. Sans doute espère t'il que la pluie annoncée ce week-end lui permette de minorer la gravité de la situation.  " il a plu donc..." A moins qu'il ne soit plus là...


A l'echelle individuelle que faire ? Sans garantie de pouvoir écouler les animaux dès qu'ils sont finis ou en cas de besoin, il est compliqué de faire un bilan fourrager fiable. On peut faire des approches mais à 2500 € le camion de paille, faut il acheter maintenant ou attendre ? Pour les concentrés, c'est plus simple, on est certain d'avoir ce qu'il faut; il faudra juste payer. Pour ma part, j'essaye d'envisager plusieurs solutions inhabituelles. J'ai commencé de renforcer les plate-formes avec râtelier. Je vais faire de petits lots d'animaux qui resteront dehors cet hiver avec, à chaque fois, un endroit aussi sec que possible pour manger et des haies hautes pour les protéger. S'il y a de la neige, je paillerai le long de ces haies pour qu'lls aient un endroit pour se coucher. J'ai déjà testé et ça marche. Ces animaux me coûteront plus cher en aliments concentrés mais ils devraient me permettre de minorer la consommation de paille en litière, paille qui servira à nourrir. En parallèle, je vais tenter le paillage par copeaux d'une partie des stabulations. Par la combinaison de ces deux choix, j'espère diminuer ma consommation de paille en litière de plus de la moitié. Je pense vendre les mâles plus jeunes et moins lourds pour économiser nourriture et litière. De même, je vendrai plus de laitonnes. La plus grande inconnue reste les animaux adultes. Les vêlages 2017 ont pris cinq semaines de retard par rapport à 2016. Si la nourriture est évoquée comme cause de la situation, on ne peut nier l'effet FCO 8 dont la gestion a été catastrophique...  On ne peut pas sevrer des animaux trop jeunes, comme on ne connaît pas le taux de fertilité des vaches retardées. J'estime que je vais devoir, au mieux, sortir 15% de vaches avant la fin de l'hiver. Ce sont elles qui me préoccupent le plus. Comment le gérer sans perdre trop d'argent ? Ce n'est pas une vraie dé-capitalisation au sens où ce sont des vaches allaitantes que je n'ai pas remis au taureau ou qui seront vides, donc improductives en 2019 ! Diagnostiquer les gestations le plus vite possible est un enjeu stratégique. Ensuite, il faudra protéger et sauver le troupeau de souche !


Dans tous les cas de figure, l'élevage va se retrouver en situation très très délicate. Dans le meilleur de cas, la seule aide de l'état ne peut suffire sans un réel effort de tous les échelons de la filière. L'opportunisme peut dominer mais attention, le contre-coup sera énorme. Si un nombre trop important d'exploitation se retrouve sur la paille (alors qu'on en manque) c'est la capacité de production qui sera détruite pour plusieurs années voir de façon irréversible. Le discours simpliste et récurent, qu'on me sert régulièrement,  des "meilleurs s'en sortiront" n'a aucun sens. La pluie ne tient pas compte des meilleurs. Par contre, les meilleurs vont partir ou produiront et vendront autrement... Tous les acteurs devraient dépasser la  compassion pour apporter une aide efficace. Comme il faudra réfléchir très très vite à une adaptation du mode d'élevage aux changements climatiques.


De gré ou de force, un changement majeur va s'imposer !