Juin 2003, le président du conseil général comprend les enjeux d'une action rapide avant les moissons. Sans attendre la procédure calamités parisienne, quelques milliers d'euros sont débloqués et vont servir d'amorce à une opération, qui grâce aux céréaliers picards, va permettre de ramener 46000 t de paille dans notre département ! Le tout à un prix bloqué.

Août 2018, pour permettre aux "bauern" de faire face à la sécheresse qui sévit en Europe, le gouvernement allemand débloque 340 millions €... Prévoyants, allemands, comme belges, danois ou hollandais, achètent à tour de bras de la paille en France , créant un appel d'air qui se  traduit par une hausse des prix spectaculaire et surtout une raréfaction des volumes disponibles. Ils passent juste avant la fin des moissons pendant que chez nous, tous les décideurs sont en vacances, donc aux abonnés absents.

26 octobre 2018, en France le nouveau ministre de l'agriculture parle enfin de déclencher la procédure de calamités par des réunions convoquées à partir de fin novembre. Le résultat se traduira au mieux, pour les éleveurs français, par des acomptes versés en janvier  ou février 2019 seulement et si tout va bien ! Pourtant en croisant les fichiers PAC et les fichiers bovins de la BDN , tous les deux existants et à jour, il faudrait quelques heures à un ordinateur bien programmé pour faire les calculs nécessaires et lancer les virements.

A quelques mois des élections européennes, on peut avoir deux réactions. La première, chez certains éleveurs, consiste à regretter que les autres pays aient pu nous souffler la paille. "Il aurait fallu interdire ces achats" "Ils ont acheté pour mettre dans des digesteurs" ... Les propos sont amers et soutendent que les autres pays européens profitent de nos productions. Bien sûr, les céréaliers et marchands de paille ne sont pas de cet avis et je suis tenté de leur donner raison ! Car c'est la seconde réaction que l'on devrait avoir ; Pourquoi une situation délicate, puis compliquée, engendre des décisions rapides dans certains pays et met tant de temps pour être prise en compte dans le nôtre ?

J'ai relu les procédures administratives françaises pour les calamités. Comme toujours, pourquoi faire simple quand on peut faire compliqué ? Et surtout, j'ai eu l'impression d'être bloqué à une autre époque, comme si le numérique n'existait pas. Pourquoi à l'heure d'Internet les procédures sont elles si longues ? Pourquoi fait on mine de découvrir, le 29 octobre, à Paris que la situation est très préoccupante ? Je repense aux gens de la région de Carcassonne qui se sont étonnés que le passage en vigilance rouge ne soit intervenu qu'à 6 heures du matin. Ou pourquoi on doit attendre qu'une voiture basée à Montluçon fasse des relevés sur plusieurs centaines de kilomètres pour décider du démarrage des saleuses sur la RCEA ? En fait, la décentralisation n'existe plus. On ne fait plus confiance ni à l'échelon individuel, ni à l'échelon local. On est en train de tout centraliser à nouveau comme si l'information ne pouvait pas être un échange d'égal à égal . On veut que tout remonte au plus haut, pour tout contrôler semble t'il ? Il ne reste plus qu'un échelon local qui sert de fusible, le maire. Ensuite, d'un coup ou presque, on passe à Paris... Pour l'agriculture, DDA et DSV ont disparu, fondu selon la volonté de Mr Sarkozy, dans un organisme qui gère aussi bien les routes que l'agriculture ou la sécurité alimentaire, et j'en passe... Quant aux représentations intermédiaires, politiques ou autres, on leur a retiré leurs prérogatives. Elles ne peuvent plus jouer leur rôle de lanceur d'alerte. La presse a pris le relai. Ainsi que les réseaux sociaux, avec tous les excès possibles, qui prennent de plus en plus en défaut des décisions ou affirmations parisiennes, quand elles sont trop déconnectées des réalités de terrain. (Je vis avec quelqu'un qui prenait du lévothirox, je connais donc les conséquences réelles de l'entêtement...)

Comme beaucoup, j'espérai un vrai changement du fonctionnement de notre pays. Je n'y crois plus. La haute fonction publique semble dirigée selon une pensée unique, sans doute est ce la limite de l'ENA ? La porosité entre haute administration, direction de grandes entreprises et postes politiques nationaux est telle que rien ne peut se décider en dehors de cette mouvance, qui s'autoprotège de surcroît. La part de pouvoir de décision et d'initiative laissée au citoyen normal se rétrécit au fil du temps. La flexibilité nécessaire à la gestion d'une situation non planifiée et non prévue n'existe plus. Au mieux, on tire les enseignement d'une crise pour éviter qu'elle se reproduise. Mais l'anticipation d'une situation nouvelle est quasi impossible. Le système politique est incapable de prévoir, on le constate à chaque situation inédite. Il donne l'impression de subir ! Je ne reviens pas sur l'histoire du GIGN qui n'a pas pu intervenir au bataclan parce que ce n'était pas "leur zone"; à quoi servent alors les cellules d'urgence au plus haut niveau si aucune transgression du règlement établi n'est possible en situation de crise ?

Pourquoi ne sommes nous pas capables de changements pour être efficace ? Notre président parle de "gaulois réfractaires", sans doute à juste titre, sauf qu'il conforte la situation en choisissant des amis du sérail pour les nominations clés ! Pour revenir à la sécheresse, il vaut mieux être allemand que français ! Le pire est que les démagogues, ici, vont jouer à fond  la carte du bouc émissaire allemand pour les prochaines élections en leur reprochant d'avoir abusé de leur supériorité, qui n'est que du réalisme dans ce cas, alors qu'on devrait s'interroger sur notre faiblesse et nos carences. Si la situation de l'élevage devient critique en février et qu'on n'arrive pas à trouver de la paille ou un substitut, on accusera les allemands de n'avoir pensé qu'à eux, plutôt qu'admettre notre propre défaillance !

Et oui, à écouter certains, il n'est pas normal que les autres puissent être meilleurs que nous ! Cela évite la question du "pourquoi" donc de la remise en cause. Il est tellement plus simple de prêcher le repli sur soi. Et ils auront l'écoute de tout ceux qui ont le sentiment d'être abandonné en rase campagne !