L'opération d'écornage ne se fait pas par plaisir et on ne se réveille pas un matin en se disant;" tient, aujourd’hui je vais m’y mettre". C’est le résultat d’observations qui en explique l’importance dans la gestion d’un troupeau. J’expliquerai ensuite pourquoi il est possible que l’on doive revenir en arrière un jour, non pas pour faire plaisir à ceux qui regrettent l’esthétisme des vaches avec cornes mais par nécessité…

 J'ai toujours fait ou fait faire, suivant l'évolution de la législation vis à vis des produits, des anesthésies pour les animaux en écornant.  C'est même spectaculaire, car après avoir été shootés deux ou trois heures, au réveil, génisses ou taureaux retournent manger tranquillement, fatigués sans douleurs apparentes...

Pourquoi écorner ? Il suffit d’observer la vie d’un troupeau pour comprendre. C’est la loi intangible de la nature : La loi du plus fort !  Il y a une hiérarchie par sexe. Chaque troupeau de vaches a sa « reine ». C’est ainsi ! Cette hiérarchie s’impose en décroissant pour toutes les bêtes. C’est presque pareil pour les mâles, où l’accès au droit de se reproduire se joue de la même façon. Toute introduction d’un animal nouveau entraine des combats jusqu’à ce que l’entrant trouve sa place, souvent entre deux. Ces combats peuvent être très violents et se jouent tête contre tête. Quand une reine rencontre un problème physique, une autre prend sa place. En septembre, l’une de mes vaches leader s’est fait mal au bassin en cavalant pendant ses chaleurs. Elle n’acceptait pas cette situation et tentait de reconquérir sa place alors qu’elle tenait à peine debout. Il a fallu que je l’isole pour la sauver !

Cela crée énormément de soucis pour éviter les accidents ! Dans les bâtiments d’abord, où il faut un minimum de place pour que la joute ait lieu ! Et surtout, il faut protéger les veaux car, à ce moment-là, plus rien ne compte. Un veau de 2 jours cherche sa mère, stressé par le changement, tandis que celle-ci ne pense qu’à se battre. Le risque qu’il se fasse piétiner est énorme, j’ai malheureusement donné. Et même une intervention de notre part pour les séparer est très dangereuse. La conception d’un bâtiment doit tenir compte de cela. Par exemple, mes cases de vêlage étant dans un autre bâtiment, le retour dans la case initiale après plus d’une journée de séparation, redonne lieu à combat. Elles ont la mémoire courte, une mémoire qui doit être olfactive car si les cases séparatives sont contigües aux cases du lot, il n’y a pas bagarre !!! J’avais prévu de modifier la mienne pour que je puisse avoir des cases individuelles avec eau et râtelier en bout des cases des lots de 16 vaches… De même, je ne lâche jamais de nouvelles vaches dans une partie de pré avec un resserrement ou dans un chemin… Il en va de même avec les taureaux. Certains les badigeonnent même de produits odorants pour les dérouter mais il y a toujours un moment où ils s’affrontent….

Cette hiérarchie s’applique ensuite tout au long de la vie du troupeau. C’est la reine qui donne le top départ au pré pour aller boire ou reprendre le pâturage. C’est elle qui s’attribue la meilleure place pour manger quitte parfois à abuser de son pouvoir en faisant tout le tour d’un râtelier de foin pour revenir au point de départ pour être certaine d’avoir la meilleure place et sans doute réaffirmer sa domination ? Je n’ai pas besoin d’expliquer les conséquences des coups de cornes. Je regrette de n’avoir jamais photographié les lacérations des génisses les plus faibles avant écornage…

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Pourquoi n’écornait on pas dans le passé ? Les vaches étaient attachées les 4,5 mois d’hiver, chez moi, les dernières l’ont été en 1995 . 4,5 mois, car l’opération était très exigeante en main d’œuvre et il fallait anticiper les mauvais jours pour ne pas être « pris » de court, comme on ne lâchait pas trop tôt de peur des giboulées de neige sur des animaux qui avaient passé l’hiver dans des étables surchauffées. On essayait de ne pas devoir les rentrer à nouveau. Ces dernières années, je pouvais rentrer mes animaux, seul, en deux heures maxi !!!! Donc attachées, il n’y avait aucun problème avec les cornes. En stabulation libre, donc en liberté, il en va tout autrement. Pour éviter le gaspillage, pouvoir intervenir et simplement s’assurer que tout le monde mange, il y a différents systèmes de contention aux auges. Des cornadis, par exemple. Dans tous les cas, il faut que l’animal relève la tête et fasse une manœuvre, surtout si elle a des cornes, pour en sortir. Si une vache plus forte veut prendre la place, elle peut surprendre l’autre qui, par panique, peut se sentir bloquée et subir les coups en ne se reculant pas. Si l’animal se fait piéger deux ou trois fois, il n’ira plus manger avec les autres, même avec une place vide et attendra que les plus fortes soient couchées. On le voit très bien quand on doit rationner un troupeau par manque de nourriture. Les plus fortes sont en super état tandis que les plus faibles maigrissent ! Ces dernières mangent ce qui reste. Le rôle d’un éleveur est de réguler cela !!!

On retrouve le même phénomène au pré. Tant que l’herbe est abondante, aucun souci, chacune trouve sa place. En revanche, en période de sécheresse, cela devient compliqué. Les râteliers sont toujours trop petits au sens où seulement une partie du troupeau peut y accéder en même temps. Pendant les grandes sécheresses, c’est un énorme problème car on ne peut pas donner en libre-service sous peine de surconsommation globale du troupeau. De ce fait des animaux restent à l’écart, vivotant quand les autres prospèrent.

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Avec les mises aux normes et les règles de bien-être animal qui interdisent d’attacher les animaux sur une longue période, les éleveurs les plus récalcitrants sont tous passés à l’écornage, contre leur volonté de départ. Généralement au second hiver de stabulation libre…

Ces mêmes éleveurs font tous la même constatation, une fois un troupeau écorné, il ne vit plus du tout de la même façon. La reine reste la reine, mais la crainte qu’elle inspire n’est plus aussi forte. Les autres vaches subissent une pression mais elle est beaucoup, beaucoup moins dangereuse et elles le savent. Le risque d’éventration est minime, les coups ne sont plus potentiellement mortels. Dans les cornadis ou autour des râteliers, les faibles reculent pour faire place mais reviennent de suite dans la place libérée. Depuis 1995, je nourrissais en libre-service et je n’avais aucun problème en hiver d’animaux qui ne viennent plus manger ou en le faisant à la sauvette. Mieux, pour les concentrés, même en laissant les cornadis ouverts, toutes mangeaient en même temps sans que la plus forte ne fiche trop le bazar, ayant compris que si elle passait son temps à changer, les autres en profitaient pour finir sans l’attendre…

Le plus spectaculaire est sans doute pour les taureaux. S’ils sont perturbés quelques jours, leur comportement change du tout au tout. J’en ai eu un qui était très limite avec moi, n’hésitant pas à se retourner et me menacer quand je le manœuvrais ou si je devais intervenir. Je l’ai écorné en me fâchant et ensuite, il filait tout doux. Ces changements de comportement facilitent le travail des éleveurs…

Mais attention, taureau ou vaches restent dangereux, même une fois écornés. Ce n’est pas une assurance tout risque !

A suivre