Mardi soir, surprise pour Mme PH, je suis allé au bout du débat qui a suivi le documentaire. Je ne me couche pas souvent aussi tard, des restes d’une habitude de paysan !

Quel est mon avis sur le documentaire ?

Remarquable ! La première chose qui me vient à l’esprit est qu’on ne se connait pas si on ne connait pas son passé. J’ajoute qu’on ne peut penser « avenir » sans connaitre son histoire donc les raisons qui nous ont conduit à la situation présente.

Le documentaire traite de façon juste, j’ai envie de rajouter « enfin », l’esclavage que représentait le travail des champs. Du lever au coucher du soleil à la belle saison, il fallait constamment s’employer physiquement pour un résultat souvent très maigre. Enfin, et ce n’est pas faute de le répéter et d’en témoigner ici, des images d’archives de ce travail manuel de l’époque ont montré cette dureté au labeur. Personne ne le supporterait aujourd’hui sauf à le faire faire par les autres. Le « c’était mieux avant » a trouvé là ses limites voire la preuve que ce n’était pas le cas. Imaginerait-on renvoyer dans les champs, pour 80 heures par semaine, les deux tiers de la population française ? C’est pourtant ce qu’il faudrait faire si on voulait se passer de la mécanisation ! Je souscris totalement à la réflexion du paysan de Côte D’or quand il dit « Sur le tracteur, on était assis et en se retournant on voyait la terre être labourée, magique ! » Pour rappel chez moi, le labour avec les chevaux durait plusieurs mois. Quelle que soit la météo, il fallait y aller, toute la durée du jour. Les chevaux n’ont pas de phares…

Le documentaire rappelle une autre vérité oubliée dans notre monde d’abondance : On manquait de nourriture en Europe jusque dans les années 50 et la fin des tickets de rationnement. Cela ne fait que 70 ans que nous avons retrouvé une autonomie, bien relative pour certaines productions. Peu de citoyens imaginent que la disette puisse revenir. Pourtant, dans l’histoire, on a connu ce genre de retournement. Si on réfléchit, on peut faire un parallèle avec la crise de la COVID. On constate alors notre extrême vulnérabilité en équipements sanitaires. On a manqué de masques et de protections de mars à juin 2020. On a peiné avec l’approvisionnement de beaucoup de médicaments, je n’ose pas parler des vaccins… Bref, nous nous sommes rendus compte que nous étions démunis et qu’on devait se placer sous le bon vouloir d’autres pays, la Chine en particulier. Si notre agriculture venait à être démantelée pour des raisons idéologiques, nous perdrions immédiatement notre indépendance de décision, donc notre liberté ! Les rafales (les avions) ne nourrissent pas.

Le documentaire démontre l’incroyable capacité d’adaptation des paysans. Ayant eu la chance de visiter d’autres pays, je me pose énormément de questions sur le choix du modèle agricole à préserver. La mosaïque de fermes françaises est souvent présentée dans les milieux économiques dit avisés, comme un handicap. Pourtant à la réflexion, j’y vois le contraire. Chaque paysan a une personnalité différente qui s’exprime dans sa conduite d’exploitation qui s’en trouve différente d’une ferme à l’autre, adaptée finalement à la situation locale. La grande révolution que la JAC a permis de faire émerger est la fin du patriarcat qui conduisait à la reproduction d’un modèle séculaire, sans grandes innovations, ni grands changements… Or la nature n’est pas uniforme ! Il faut sans cesse s’adapter, souvent en temps réel, accompagné d’une prise de risques qu’il faut apprécier tout aussi rapidement, être autonome pour être efficace. Cette gestion quotidienne est totalement incompatible avec une prise de décision centralisée, éloignée du terrain. Tous les modèles qui se sont écartés de cette proximité ont échoué. J’aurais plein d’exemples pour démontrer mes propos mais il serait trop long de les rapporter ici… Pour moi la taille n’est pas le bon critère mais j’admets qu’il faille des minimas, variant selon les productions. Toutefois, attention, je me méfie, avec l’expérience de la gestion des droits à prime bovins, d’une définition trop stricte de ces limites…

Un autre point plaide pour une agriculture à taille humaine donc une agriculture familiale. L’individualisation des fermes a permis dans le passé l’émergence des innovations majeures. La JAC a permis la prise de conscience par chacun de son rôle essentiel pour faire émerger des idées nouvelles, oser. Il peut en être de même pour l’avenir, en particulier pour trouver des solutions aux grands enjeux que la société pose aux paysans d’aujourd’hui. Une gestion centralisée impose un modèle unique d’exploitation dans lequel innover est complexe, voire impossible. On exécute des ordres. Un individu, seul responsable dans sa structure, peut avoir une idée et prendre le risque de la tester ! De plus, en agriculture, il y a une capacité d’appropriation énorme. Si un « truc » marche chez le voisin, on l’adopte. Il y a parfois des écueils, je pense à la course à la taille des tracteurs souvent prise en exemple. Mais en favorisant les échanges directs entre agriculteurs dans les années 60, on a favorisé les échanges d’expérience qui ont vulgarisé les techniques à une vitesse incroyable. On peut créer la même dynamique sur les enjeux climatiques et avoir des résultats très rapides. Je crois plus à la performance d’une agriculture travaillant en réseau qu’à des fermes d’énorme taille. Déjà, beaucoup d’entre-nous font des choses concrètes mais on n’en parle pas ! Au court de ces dix dernières années, j’ai changé beaucoup de choses sur ma ferme. Y compris en piquant des idées à l’agriculture biologique que je refuse personnellement de caricaturer. Je l’ai fait en recevant du public, suite à des remarques ou des questions de visiteurs. C’est aussi pour cela que je réagis parfois très vivement à certaines critiques, qui ne tiennent pas compte de ces réalités de terrain. Dans les médias, « on ne parle que des trains qui arrivent en retard, jamais de l’immense majorité qui arrivent à l’heure ! » Le succès de la vente directe prouve que le consommateur demande un produit « original » et non un produit alimentaire standardisé, au moins pour la cuisine festive. Le vin, les œufs ou le comté nous en apportent la preuve chaque jour !

L’énorme problème de l’agriculture française actuelle est la conséquence d’une réussite incroyable. En 20 ans, on a rendu l’Europe autosuffisante grâce à la mécanisation et à ce que certains réduisent un peu vite à la chimie. Pour ce faire, la PAC des années 60 a conduit à la recherche de la production maximale, soit à l’hectare, soit par unité de main d’œuvre… « Il faut être productif pour survivre » : Un crédo mille fois répété, toujours d’actualité. Mais cette performance est mesurée uniquement en volume, en nombre ou en poids ! Tout était bon pour y arriver. La « pique » du documentaire, mal vécue par certains, contre le « conseil agricole » et les coopératives est révélatrice même si elle est un peu excessive. Le problème : une partie de la « technostructure agricole » est restée sur cette ligne. J’ose ici, même si je me fais démolir, avancer une hypothèse. Que se serait-il passé si dans les années 80, quand on a commencé à crouler sous les surstocks, on avait introduit dans les conventions collectives des cadres de nos structures, une part de rénumération liée à la valeur ajoutée réellement apportée sur les fermes ? Aujourd’hui, les salaires des dirigeants restent indexés sur le chiffre d’affaire, le nombre de salariés, le poids des investissements… Bref sur la taille ! Intégrer un nouveau critère n’est pas une utopie, cela marche pour les vins, les semences ou le comté par exemple. Au contraire, on a fait le choix de fournir massivement l’agroalimentaire à la fin du mandat de Mr Giscard d’Estaing, avec la création d’un secrétariat d’état à l’agroalimentaire et l’exportation, donc de pousser aux volumes, le fameux pétrole vert. En 40 ans d’engagement dans le système coopératif, de participation à un conseil d’administration, je n’ai entendu parler que de positionnement par rapport à la concurrence, même entre coopératives, de compétitivité qui ne pourrait être améliorer que par la taille, de fusion… Toujours plus grosses, toujours plus éloignées des coopérateurs. Pire, combien de fois ai-je entendu : « notre boulot est de trouver des débouchés à tous vos animaux, alors le prix… » ?

Je peux prendre un exemple très actuel : qu’est-ce qui change sur le résultat de nos structures et les salaires de ceux qui sont chargés de commercialiser nos broutards en Italie quand les prix baissent ? A part maintenir coûte que coûte le nombre d’animaux transitant par ces entreprises, quelle est la stratégie ? On nous a vendu qu’il fallait se regrouper pour mieux vendre. En fait, les structures sont prisonnières du système, confortable finalement pour elles, puisqu’elles peuvent garder leur marge en reportant le résultat de leurs négociations sur le prix payé aux éleveurs, sans devoir rendre de comptes. Rien ne change du marchand de bestiaux traditionnel. On aurait de la chance qu’ils nous trouvent des débouchés, même si on doit travailler à perte ! Donc, quand on évoque le seul regroupement de l’offre comme solution géniale, on fait fausse route. La commercialisation des broutards avec l’Italie en est la preuve, il reste très peu d’exportateurs, pourtant les prix baissent !

Je vous laisse extrapoler ce raisonnement à la relation aux grandes surfaces, les très grandes bénéficiaires de ce pétrole vert !

Je ne peux pas terminer sans évoquer la place des femmes dans l’agriculture. Il y a deux ans, Mme PH devait peindre un tableau évoquant le rôle des femmes dans la guerre 14-18 en vue d’une exposition de son club de peinture ! Elle m’a demandé une idée et je lui ai expliqué la pagaille laissée dans les campagnes après le départ à la guerre des paysans et l’extraordinaire effort produit par les épouses pour sauver les récoltes en 1914 puis assumer la production les années suivantes. Elle a été la seule à choisir ce thème. Le documentaire évoque très bien cet énorme effort de guerre passé complétement sous silence. Déjà la crainte de devoir leur reconnaitre un vrai statut social ? 

DSC04731

Le rôle des femmes a également été majeur dans les années 60 ! On oublie aujourd’hui que c’était elles qui faisaient bouillir la marmite des ménages agricoles dans beaucoup de cas pour permettre au mari d’investir. Elles pratiquaient déjà ce que l’on appelle la vente directe aujourd’hui. Chez moi, on disait le « ravitaillement ». Combien de fermes ont survécu grâce à cela, sans reconnaissance sociale réelle, ni statut social des protagonistes ? Les plus anciennes le paient cher aujourd’hui avec des retraites incomplètes donc minables. On a ensuite poussé les épouses à travailler à l’extérieur toujours pour assurer un revenu au couple en phase d’investissement ou de crise. Je l’ai entendu des centaines de fois en commission mixte et suivantes ! Je regrette qu’on n’ait pas été capable de proposer un vrai choix à ces femmes. Elles ont été et restent les victimes de la course au prix bas ne permettant pas de dégager un revenu suffisant avec la production principale ! Je ne dis pas cela au hasard. A l’instauration des quotas laitiers, les entreprises s’en sont accaparées la gestion. Elles ont tout fait, avec succès, pour récupérer les quotas familiaux aidées en cela ou se servant de l’obligation de mise aux normes. Il était quasi impossible de garder 3 ou 4 vaches laitières pour vendre du lait, de la crème ou des fromages à la ferme comme avant. Je constate que les installations féminines étaient plus faciles en fromage de chèvre ou en viticulture, des productions sans aides directes à l’époque, qu’en production subventionnée. Des productions très dynamiques aujourd’hui, y aurait-il une relation de cause à effet ?

Mais cette situation présente un petit avantage. Le travail à l’extérieur de la ferme confronte aux débats de société. Combien d’entre-elles sont de vraies ambassadrices de notre profession ? Je peux en témoigner personnellement. Ce sont elles qui nous défendent le mieux localement. Ce sont elles également qui parfois remettent en cause certaines pratiques sur nos fermes ! Elles servent d’interface entre deux mondes qui ont besoin de ces points de liaison. « La femme reste bien l’avenir de l’Homme ! »

 Il resterait beaucoup à dire… Et surtout à se projeter ! Rien n’est perdu, tout reste à créer ! En un siècle, l’agriculture a subi une formidable mutation, elle est capable d’affronter l’avenir et de répondre aux grands enjeux d’une terre qui se réchauffe avec bientôt 10 milliards d’habitants. Mais pour cela, elle a besoin de revenus, pour ne pas financer le progrès par l’endettement comme jusqu’à présent, d’une reconnaissance de ses compétences et qu’on fasse confiance aux paysannes et paysans sans les noyer sous des tonnes de papiers et de normes ! 

De très belles pages restent à écrire, les jeunes qui s'engagent dans l'agriculture peuvent être fiers de croire en l'utilité de leur fonction paysannne !