Quand une filière n'arrive pas à s'adapter et innover, elle subit :

Je pense qu’il est inutile de revenir sur la situation actuelle de l’élevage bovin en France. Une épidémie de FCO puis 3 sécheresses importantes 3 années de suite ont mis à mal le troupeau allaitant en particulier. En 3 ou 4 ans, plus de 250000 vaches ont disparues…. Et ce n’est malheureusement sans doute pas terminé !

A ces raisons techniques, s’ajoute des raisons économiques. Alors que les éleveurs auraient besoin d’un soutien économique au travers de prix plus rémunérateurs puisque les coûts de production augmentent, le jeu du marché à court terme et la stratégie des acteurs de la filière enfoncent le clou. Les cours des animaux baissent même s’il y en a moins sur le marché. Une seule catégorie a un peu profité de la situation COVID cet été, les vaches finies de bonne qualité, après des années de marasme. Alors que mes dernières vaches sont parties entre 3.60 et 3.8 € fin 2019 les prix sont passés à 4.10 € à 4,20 € cet été. Mais cela reste bien en dessous des prix de revient. A l’inverse, alors que le nombre de broutards mis en marché a fortement baissé, les italiens les ont achetés beaucoup moins cher cet automne et cet hiver. Le résultat global se traduit, sur les fermes par une nouvelle baisse du revenu des éleveurs. Voilà plus d’une décennie que cela dure…

Il y a 15 jours ou 3 semaines, j’ai souri en lisant à plusieurs endroits des communiqués de presse alarmistes de « marchands de bestiaux » ! Une production en diminution de 10 % en nombre, ça commence à se sentir. La technique de payer moins cher au producteur pour conserver sa marge touche peut-être à ses limites ? Dans l’incapacité de répercuter sur leurs clients une hausse compensant la baisse du nombre d’animaux, c’était leur seule solution, tout au moins la plus facile pour eux. Mais ce faisant, en quelques années, ils ont participé à la baisse de la production qui elle, avait besoin au contraire de prix en hausse pour acheter la nourriture manquante… Je ne souhaite pas leur disparition mais je suis très critique sur les techniques d’achat de certains. Arriver dans une ferme en annonçant que les prix baissent à cause d’importations de viande soi-disant massive, en évoquant les accords du CETA ou du Mercosur même pas signé, pour mettre l’éleveur en position de faiblesse pour en profiter un maximum a été la technique d’achat des trois dernières années. Sauf que c’est un mensonge puisque les importations de viande au niveau européen ont diminué !!! Inutile alors de chercher plus loin la perte de moral des éleveurs et tout ce qui en découle. Idem, cet été pour les broutards avec l’Italie où cette fois ils évoquaient une baisse du cours de animaux finis dans ce pays alors que les remontées sur les prix pratiqués là-bas indiquaient le contraire. Le pire est que les exportateurs, même coopérateurs, entretiennent les mêmes rumeurs pour garder leur marché et surtout leur marge ! Et oui, avec moins d’animaux commercialisés, il en faut un peu plus par animal…

Une autre nouvelle vient assommer les éleveurs. Toute tentative de démarquer nos produits serait-elle vouée à l’échec ? En clair, Lactalis, furieux de devoir indiquer l’origine du lait employé pour ses produits transformés a fait un recours auprès du conseil d’état puisque c’est une mesure prise par le gouvernement. Résultat, cette mesure serait contraire à un règlement européen qui au nom de la libre concurrence considère que le lait est un minerai ! La même chose pour la viande. Donc, par exemple, tous les beurres ou fromages de marques peuvent être fait avec du lait venant de l’autre bout du monde sans qu’il soit obligatoire d’en mentionner l’origine. Sans revenir sur la guerre du camembert pour savoir s’il ne peut être fait qu’avec du lait normand ou de n’importe où, on régresse. Selon cette logique, avec un bon marketing, on aura des beurres ou fromages que l’on croira français mais fait avec des laits importés. L’objectif de Lactalis est de ne pas être dépendant des producteurs et de les mettre en concurrence avec des produits de l’autre bout du monde comme le lait néozélandais même si dans la réalité les volumes éventuellement importés sont minimes. Il se passe donc la même chose qu’en viande bovine… Quel paradoxe puisque la demande sociétale est strictement inverse. Sauf que le citoyen lorsqu’il endosse son habit de consommateur entre dans le jeu de Lactalis en achetant ses produits très bien marketés ou à un prix bas. On est très très loin de l’esprit de la loi « EGALIM » et d’un retour de valeur pour les producteurs… Personnellement, comme je fais aussi une partie des courses de la maison, je boycotte les produits Lactalis et pas que… Mais je reconnais que pour le consommateur il soit très difficile de s’y retrouver. Pour la viande, aller chez un boucher ou acheter en vente directe sont les seules garanties formelles. Pour le lait, c’est plus compliqué, il y a les démarches comme « c’est qui le patron » ou autres ! Pour les fromages, soit on a un bon fromager qui achète directement à des producteurs, soit il faut rester sur des AOP, des fromages de chèvres ou de brebis avec des noms de producteurs si on doit passer en grande surface…

Sur le sujet de la communication, la dernière semaine, j’ai été assez surpris par le culot de Carrefour. Je vous explique. La production d’œufs se restructure à la vitesse grand V ! Les poules en cage sont de plus en plus bannies au profit d’élevage avec parcours extérieur… Une telle mutation s’accompagne d’investissements très conséquents. En parallèle, la moisson a été mauvaise en France, le cours des céréales est donc en hausse entrainant une hausse du prix des aliments. Or ceux-ci entrent de façon conséquente dans le prix de revient des œufs. Lors des discussions annuelles entre GMS et représentants des producteurs, Carrefour est arrivé en exigeant 4% de baisse, sans discussions. Bien évidemment, pour eux, la hausse des coûts de production ne compte pas, seule leur marge est importante… C’est un exemple qui a fuité, j’imagine qu’il en a été de même pour toutes les autres négociations, mais par crainte de représailles sous forme de déréférencement le silence s’est imposé. Incroyable, la semaine dernière, j’entends une publicité à la radio annonçant qu’on peut s’inscrire sur leur site pour visiter des fermes sélectionnées par leurs soins ! D’un côté on écrase les paysans en leur volant leur travail à travers les prix proposés à l’achat. De l’autre, on communique pour faire croire que l’on soutient ces mêmes paysans en utilisant leur image !!! Drôle de façon de se donner bonne conscience.  Il fallait oser ! Mais pourquoi se gêner ?

Tous ces événements mis bout à bout montrent que tout reste à faire. L’aval de nos filières, du marchand de bestiaux au grand distributeur, en passant par les transformateurs considère que puisque nous touchons des subventions, ils ont le droit de les récupérer en achetant le moins cher possible, sans tenir compte des réalités de prix de revient ! Pour parvenir à cela, tous les jeux sont possibles, passant par de fausses informations, la mise en concurrence avec des produits ne présentant pas les mêmes garanties, une communication biaisée avec des étiquettes floues… J’en passe et des meilleurs. Et quand cela tourne mal, comme cela arrive avec la baisse du troupeau allaitant, tout le monde se tourne vers l’état pour qu’il agisse ! En suggérant des demandes de subventions supplémentaires qu’ils espèrent récupérer ensuite avec des prix à nouveau à la baisse au prétexte d’en faire bénéficier les consommateurs ! La spirale est infernale et semble sans fin.

Personnellement, je pense que la sortie se fera par un vrai deal entre consommateurs et paysans qui s’affranchisse du monopole des intermédiaires. Malheureusement, en dehors de quelques circuits courts, dont font partis les vrais bouchers, volaillers, fromagers ou certains traiteurs, nous en sommes très loin ! Et pire, autre mauvaise nouvelle de la semaine, l’état avec les projets de nouvelle PAC n’est pas prêt à remettre des euros dans le circuit mais plutôt à en retirer ! Il sera facile à la filière de faire front commun, pour ne pas aborder les questions qui fâchent...

Ce sera l’objet d’un prochain billet !