Mon dernier billet, je l’espère, vous a démontré la place incontournable qu’ont prises les subventions dans la vie de nos fermes. Pas facile, même impossible de s’en passer. Chaque changement des règles d’attribution bouleverse nos gestions, sans qu’on puisse anticiper toutes les conséquences…

Je vais prendre un exemple. J’avais réussi à équilibrer mon système de production fourragère/production viande entre 2010 et 2015 avec un accroc, supportable, avec une sécheresse en 2013 je crois ? En clair, je récoltais environ 500 bottes de foin en moyenne chaque année qui me permettaient d’en mettre une soixantaine de côté annuellement en prévision de sécheresses ! En parallèle, la vingtaine d’hectares de céréales de la ferme couvrait le paillage ainsi que toutes les finitions d'animaux. Comme je stockais l’intégralité du grain récolté, je pouvais avoir un stock de précaution pour pouvoir compléter une ration à base partielle de paille là encore en cas de sécheresse. L’énorme avantage du grain, bien stocké, est que l’on peut le garder d’une année sur l’autre sans aucune perte de valeur !!! Idem pour la paille, c’est moins vrai pour le foin, quasi impossible avec les ensilages (il y a toujours des fuites après un second été) ! Donc mon système était stabilisé pour 70 vêlages environ et 72 droits à prime ABA !

 

Jusqu’en 2015, on pouvait faire primer une partie des génisses de renouvellement avant qu’elles ne mettent bas. Je ne sais pas qui a fait du lobbying auprès du ministère mais pour forcer à augmenter le troupeau, il a été décidé de ne plus primer ces animaux. Qu’ai-je fait pour ne pas perdre ces primes ? J’ai gardé plus de vaches ! 15 à 20 %, cela ne semble pas énorme et on se dit qu’avec un peu plus d’engrais on va « passer » ! Vue en macro économie, c’est plutôt bien ! « On a poussé à produire donc créé de la richesse qui doit profiter à tous » !  J’ai entendu l’argument mainte et mainte fois, « le nombre de vaches est un atout majeur pour notre région » !  J’étais donc un bon petit soldat…

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Pas de soucis la première année, c’est bien passé techniquement ! Mais patatra, pour la première fois, je dois rapidement ouvrir une ligne de trésorerie sur mon compte bancaire. Pourquoi ? Le prix de nos animaux plafonne dans le meilleur des cas (broutards) ou baisse pour les animaux finis. Je ne profite pas du tout de cette hausse d’effectif en termes financiers. Je travaille plus, sans aucun résultat, pour rien ! Là-dessus, arrive la FCO qui provoque l’avortement à l’automne de vaches de ma tête de lot, vêlant en décembre et des génisses et des vaches vides chez les retardées. En nombre, cela ne fait pas beaucoup, quelques unités ! Mais énorme problème, pour avoir les 72 animaux, il me faut garder tout le monde pour avoir le nombre d’animaux éligibles en fin d’hiver afin de faire la déclaration avec assez d’animaux. Je dois ensuite respecter les règles de pourcentages de remplacement (trop compliquées à expliquer en une phrase) pendant les 6 mois suivant, soit jusqu’à l’automne ! Pour faire simple, il faut garder des animaux de façon forcée, en hiver et en été donc aux mauvais moments par rapport à la pousse de l’herbe. C’est ce qui rompt l’équilibre productif de ma ferme. Si la filière profite de volumes en hausse, nous, les éleveurs, nous commençons une descente en enfer.

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Là-dessus, arrive une sécheresse catastrophique et on perd la possibilité d’une gestion intelligente du troupeau ! 260 bottes de foin récoltées, 100 distribuées en été et ainsi que quasi toute ma paille pour nourrir pour la sécheresse avant l’hiver…  Coincé par les règles administratives, on vend les animaux d’avenir, les broutardes en particulier, qui ne sont pas primables et on conserve des animaux moins productifs car retardés à cause la FCO, tout cela pour une prime donc on ne peut pas se passer.

Le coût d’une sécheresse, à l’époque, pour un troupeau de la taille du mien était de 20000 € environ. En discutant avec mes collègues, la plupart ont financé par un emprunt de la moitié, un quart l’a été par les primes sécheresse et le dernier quart a été financé en réduisant le prélèvement privé ! Après, il y a tous les cas de figure. Moi, la première année, j’ai acheté 2 camions de paille pour 4000 € et du tourteau de colza pour équilibrer la ration.  les primes sécheresse n’ont pas suffi (J’ai touché moins que d’autres car les céréales ne sont pas indemnisées sauf le maïs ensilage). J’ai fait manger tout le stock de précaution en foin et de grain, mais surtout j’ai vendu les animaux à la baisse. C’est comme si j’avais cédé mon stock de précaution à la filière pour rien, à valeur 0. Seul avantage, je ne me suis pas endetté !!!  Car si les taux sont très très bas, voire à zéro grâce à notre conseil départemental, il faudra bien rembourser le capital un jour ! 

L’année suivante, sécheresse à nouveau, j’ai fait un autre choix. Si j’avais voulu garder la ferme en l’état, il aurait fallu m’endetter, une aberration. Donc, j’ai décapitalisé pour financer les achats de copeaux en remplacement avantageux de la paille, j’ai renoncé à une partie des primes ABA en faisant moins de vêlages et j’ai touché moins de prime sécheresse ! Ce choix était rendu possible par la proximité de la retraite, il n’est pas envisageable pour les jeunes qui s’installent !  Je l’ai payé cher au moment de la vente définitive du troupeau. Une carrière d’efforts sans la récompense finale attendue à la fin ! Le comportement de la filière est majeur puisque j’ai vendu mes vaches sensiblement moins chères qu’elles ne valaient en 1981 lors de mon installation définitive ! Vous comprenez mon amertume ! Vous comprenez aussi qu’amputer en l’état des primes soit vécu comme une agression de l’état par les éleveurs.

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Même si ce n’est qu’une hypothèse de travail parmi d’autres pour le moment, c’est, à mon avis, une erreur majeure de l’évoquer.  La prime à la vache date de 1978, elle fait partie des piliers de l’élevage allaitant. Vouloir y toucher sans avoir été capable d’inverser la spirale à la baisse des prix évoquée précédemment est une folie politique. Par mon exemple, j’ai essayé de poser la question de la pertinence actuelle de cette prime qui doit évoluer, c’est certain ! Mais il y a le fond, la forme, le moment pour y travailler, j’y reviendrai…