Question posée dans un mail par un lecteur : « Supposons que vous ayez 20 ans d’activité devant vous et qu’on vous propose des financements très conséquents pour tendre vers l’autonomie énergétique de votre ferme et la neutralité carbone, quels investissements feriez-vous ?

Je rumine ma réponse depuis quelques semaines car la question est très large et les réponses ne sont pas définitives. Il y a les réponses que la technique permet d’envisager presque immédiatement. Il y a celles qui ne pourront se faire qu’après de nouvelles avancées technologiques. Et il y a les réponses techniquement possibles que l’idéologie ambiante empêche de mettre en œuvre… Et il reste une nature que nous ne maîtrisons pas et dont les réponses peuvent être très différentes de celles escomptées !

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Le sujet me passionne. Face aux spéculations sur les carburants, chaque paysan se pose un jour ou l’autre la question. Comment réduire ma consommation de GNR ? Souvent, c’est face à l’envolée du prix d’un produit que l’on cherche une solution pour en limiter l’impact. Avec la précarité du revenu des éleveurs, les problématiques s’abordent d’abord par l’aspect économique. La première question que je me posais : « Est-ce que cette flambée est durable ou limitée dans le temps ? » C’est une question majeure car si on investit, on peut se retrouver en situation précaire en cas de retournement du marché. Donc, le changement doit être raisonné sur une échelle temps conséquente et ne pas se retrouver obsolète à court terme ! Il y a un défi technique à relever et un pari à prendre qui conduit à la modestie car il n’y a aucune certitude sur la pertinence du choix.

Il ne faut pas croire que je sois resté inactif sur le sujet les 20 dernières années. Les choix techniques m’ont fait évoluer vers plus d’autonomie. La gestion des fumiers, évoluant vers le compost en est un exemple. Si j’ai consommé un peu plus de carburant tracteur pour composter, j’ai économisé énormément sur les engrais minéraux ! Or ces derniers sont eux-mêmes très dépendants du coût de l’énergie. J’ai manqué de données sur le sujet pour chiffrer les économies tant financières qu’en consommation d’équivalents pétrole ! On touche là à la première contrainte : Quel est le vrai coût carbone d’un produit acheté, quel est celui de ma production ? Il est trop facile de nier le bilan énergétique et carbone de ce qui est acheté ! Comme il est très complexe de sortir celui d’un produit agricole du contexte global de la ferme !

Je vais prendre un autre exemple pour illustrer mon propos. J’élevais des vaches allaitantes, c’est-à-dire une production de viande uniquement. Le « pire » selon les propos de certains aujourd’hui. Sauf que c’est beaucoup plus complexe que cela ! Oui, les vaches dégagent du méthane, un gaz à effet de serre ! Un gaz qui disparaît en 10 ans dans l’atmosphère par comparaison au carbone issu des combustions qui met 100 ans à disparaître… Donc mes vaches sont un problème, ok. Mais mes vaches paissent 9 mois par an sur des prairies mises en place pour 12 à 15 ans voir permanentes pour un tiers d’entre-elles. Ces prairies sont donc des puits de stockage de carbone, elles couvrent 85 % de ma ferme ! Ces prairies sont bordées de haies qui elles-mêmes stockent du carbone. La question est donc de savoir quel est le rapport entre le rejet des vaches, les rejets liés aux intrants, ceux des travaux à façon et le stockage de prairies et haies ?

Dès qu’un outil de calcul a été mis en ligne, j’ai fait le calcul. C’est un ordre de grandeur, il faudrait faire réaliser un bilan plus complet pour être plus précis. A ma grande surprise, le résultat était très légèrement défavorable ! Très très loin des catastrophes annoncées dans les médias par les anti-élevage et de l’affirmation simpliste que cesser de consommer de la viande serait la solution miracle ! Ce serait le cas si on ne prend que les vaches en compte, qu’on exclue le contexte de l’élevage et qu’on ne tienne pas compte du bilan énergétique et carbone des cultures plutôt défavorable sans oublier le transport des protéines indispensables non produites sur notre continent… Car la contrainte de base est que tout humain est un omnivore qui a besoin de manger !

Je vais donc commencer de répondre à la question initiale par ce que je n’ai pas fait. Si j’avais écouté les cassandres qui occupent les plateaux télé, trop souvent sans vraies compétences, j’aurais supprimé les vaches. Ainsi, j’aurais « retourné » les deux tiers de ma ferme. Privé de fumure organique, j’aurais acheté au minimum 3 fois plus d’engrais chimique pour un résultat très mitigé à cause de terrains à faible potentiel. J’aurai enlevé les haies et arbres isolés mais reforesté le reste incultivable de la ferme ! Ramené au kilo végétal produit, le bilan carbone aurait été dégradé. Je n’évoque pas la biodiversité qui l’aurait été encore plus selon les dernières études…

C’est tout l’enjeu des débats actuels de notre société. Ils sont trop souvent tronqués, en ne prenant en compte qu’un aspect d’un problème. Prenons un autre exemple. Comme tout le monde, je me pose des questions sur l’emploi de pesticides. Prenons le cas du glyphosate que je n’utilisais quasi plus. J’ai eu des soucis de chient-dent, j’ai donc dû y revenir sur 2 parcelles après 15 ans de non emploi sur la ferme. Mais la vraie question est ailleurs. Pour le contenir, je devais déchaumer avec un outil à dent et y revenir plusieurs fois entre les moissons et le labour suivant. Cela représente une énorme consommation de carburant en été (sans doute 80 litres labour compris par hectare ?). Un seul passage de glyphosate 3 semaines avant le semis permet le même résultat et un semis direct ensuite, sans labour, donc en limitant la libération de carbone par le sol ! On passe donc à une consommation de quelques litres de carburant par ha et on peut faire pâturer les parcelles entre les moissons et ce passage ! Admettez que dans notre société, il soit complexe de poser ce diagnostic. La question est éthique, « pesticide ou pas pesticide ? » Car sur le plan carbone, il n’y a pas photo !!! Tout paysan se retrouve donc pris dans un étau infernal : Dois-je me soumettre au dictat anti-pesticide ou au dictat « sauver la planète » ou au dictat non OGM ? Quelle est la priorité ?

La même question se pose pour la production d’électricité, les transports, le chauffage… En écoutant des conférences, en posant des questions à des techniciens, en lisant des articles, je me rends compte que rien n’est facile. Les slogans sont trop simplistes et même dangereux car ils déconnectent des enjeux réels en réduisant le débat à pour ou contre, sans situer la mesure dans un contexte global. Et la catastrophe du principe de précaution en remet une couche. Par peur de procès, l’administration se couvre juridiquement par des interdits ou des normes pléthoriques, sous la pression de minorités agissantes mais incompétentes. Cela freine l’initiative et les progrès au lieu de les encourager ! 

Voilà le décor planté ! Le sujet est si vaste qu’il va me falloir plusieurs billets pour répondre à la question de mon lecteur avec des propositions constructives… Par où commencer ?