Mauvais côtés d'un matin d'hiver...
Ce temps, trop humide, est très dur pour les organismes, humains comme animaux. On sent un mieux dès qu'il fait plus froid et sec... Mais ce n'est pas le cas en ce moment !
Chaque année, chaque éleveur vit des instants noirs. On n'en parle jamais, peut être par fierté ou bien chacun étant dans sa solitude, seul bien souvent sur sa ferme. De toute façon, on n'aime pas parler de ses échecs. Le mot échec est impropre car il s'agit souvent de manque de chance. Taire la réalité, courber l'échine sans rien dire, attendre que la roue tourne enfin vers un mieux... C'est la réalité de chacun dans le silence des campagnes. Il serait arrogant de dire qu'on est capable de maîtriser totalement ! On ne maîtrise pas la nature, même si certains s'en vantent et tentent de le faire croire...
Vous l'avez compris, je traverse une situation comme cela ! A chaque fois, je me demande ce que je n'ai pas fait comme il convient. Pourtant, que puis je faire de plus ? J'ai déjà relaté les problèmes au vêlage, j'entends beaucoup de collègues se plaindre ici, avec des problèmes qui se retrouvent même avec des races dites à "vêlage facile". Mais la série ne s'arrête pas là ! Ainsi, ce week-end, j'ai eu droit à un cas jamais vu au dire du vétérinaire qui est venu. La vache qui a fait le renversement de matrice l'a refait 12 jours plus tard. D'habitude on enlève les épingles au bout de 3 jours... Là, je les ai laissé 11 jours par crainte de problème. Elle n'avait pas de coliques. Elle a donc récidivé pendant la nuit suivant leur retrait. La caméra ne portait pas jusque là et je ne l'ai remarqué que le lendemain. J'étais loin de me douter un instant de ce que j'ai trouvé. La matrice traînait dans le fumier et était très sale. Complètement découragé, j'ai demandé l'aide d'un voisin, nécessaire dans ce cas, me demandant pourquoi le sort s'acharne ainsi ? Les chances de survie sont faibles, je fais des antibiotiques à hautes doses, je guette ses faits et gestes, lui donnant du foin en dehors des cornadis dans lesquels elle ne veut plus mettre la tête de peur que je la saisisse...
En même temps, un veau allait mal ! Fils d'une génisse, je soupçonnais un abcès au cordon et en même temps un vol du lait de la mère par d'autres veaux. Ainsi, fatigué, il ne tétait sans doute plus assez et par ce temps... J'ai mis le couple dans une case, j'ai soigné et fait boire. Pendant 48 h, je n'étais pas sûr de le sauver. Maintenant, il va mieux. Mais dimanche soir, c'est un autre veau qui m'a semblé avoir pris un coup de froid. J'ai eu la chance de le repérer très tôt et le traitement a fait effet en 24 h. Enfin hier , c'est un troisième, un gros veau qui me donnait du soucis.
Celui-ci a une histoire particulière. Fille d'une vache adorable. Je m'explique. Vous vous souvenez peut être de la vache qui avait une torsion au pré. Elle s'était laissé approcher puis rentrer toute seule. Le vétérinaire était venu deux fois. La première pour défaire la torsion, la seconde pour remettre la tête dans le bon sens. Le veau n'avait pas souffert, la mère nous avait complètement fait confiance, nous laissant intervenir sans se défendre, comme si elle comprenait que nous le faisions pour son bien et celui de son veau. Ensuite, elle avait été une mère parfaite, je n'avais rien eu à faire avec le veau. Avec ce temps humide, les litières sont sales. Les gros veaux essayent de manger et sucent un peu tout. Hier, la génisse a donc fait une crise énorme liée à la coccidiose. J'ai demandé le traitement adéquat au vétérinaire et j'ai soigné, faisant boire plusieurs fois ! Mais les hémorragies intestinales ont eu raison d'elle cette nuit. J'étais abattu ce matin en la trouvant. Je me faisais une joie de cette lignée de femelles, une des meilleures du troupeau. Non pas pour l'argent mais parce qu'elle représentait pour moi le futur souhaitable, le fruit d'une sélection personnelle, à contre courant. Pendant quelques minutes, j'ai eu du mal à encaisser le coup. D'habitude le traitement marche, je n'avais pas tardé... Tant de mal pour rien. Elle était sympa et pleine de vie il y a deux jours !
Tout semble m'échapper. J'ai le sentiment d'être incompétent, mauvais. Je me réveille plusieurs fois par nuit, hanté par le soucis que donne chaque animal malade. Difficile d'accepter de rester passif dans le lit. Pourtant, il n'y a rien à faire, si ce n'est attendre que les médicaments fassent effet ou ne le fassent pas. Cette impuissance devant la nature et la maladie pèse sur le moral, la fatigue n'arrange rien. C'est le côté noir de cette période de l'année. Il faut s'accrocher et tenir. L'angoisse étreint en entrant dans les bâtiments. Je me demande quelles mauvaises surprises m'attendent. Cela rend la surveillance si angoissante que j'ai envie de la relâcher, comme si je voulais retarder la découverte des mauvaises nouvelles. Cela ne change rien bien sûr, mais vous comprendrez qu'il soit difficile de garder l'enthousiasme et la fougue qui permettent de tenir une surveillance de trois ou quatre heures en restant motivé ! La poisse s'accumule aujourd'hui, jusque dans des détails, comme une roue de remorque crevée ou bien d'autres petits soucis !
Les deux premiers veaux malades semblent guéris ce soir. Pour la vache, une dizaine de jours seront nécessaires avant de savoir. Il n'y aura donc pas de quiétude avant des jours ! Dans quelques mois, je recevrai des courriers présentant des bilans chiffrés du troupeau. On m'expliquera que je peux faire beaucoup mieux et qu'il serait de bon ton de prendre conseil auprès des organismes dits compétents. Vu de loin, cela semble si simple ! Mais plus je vieillis, plus je pense qu'il est indecent de juger ainsi, tant de facteurs incontrôlables interviennant. Je pense même que c'est un manque de respect de porter un jugement sans avoir jamais vécu ces difficultés sur le terrain... Comment les chiffres peuvent ils respecter les aléas naturels, les impondérables de dame nature et la fatigue des éleveurs qui triment tous les jours, sans exception, de l'hiver ?
N'est ce pas là encore une autre forme d'arrogance vis à vis des paysans ?

