Viande bovine, une filière de cueillette…
Février 2013 : Une fois encore la filière bovine fait la «Une » des faits divers. On a retrouvé de la viande de cheval dans des lasagnes « pur bœuf ». Au cœur de l’hiver, usés par les vêlages, une nouvelle fois, les éleveurs sont inquiets et furieux…
Depuis 1996, la filière bovine est régulièrement traversée par des crises majeures qui enflamment les médias. Côté élevage, des efforts énormes de traçabilité l’ont rendu une des plus sûre du monde et une des plus transparente des filières agricoles. Parce que ou à cause de cela, la moindre fraude prend des proportions incroyables. Mais visiblement, cela ne sert pas de leçon !
Pourtant, lors de la dernière visite de la filière chinoise à Charolles, j’ai mesuré l’importance de notre travail déclaratif ! Les questions des chinois ont été innombrables et comme j’ai compris que cela constituait un atout pour notre production et nos produits, je n’ai pas été avare de réponses puisque cela ne constituait pas un secret de fabrication mais un avantage commercial évident. Il faut dire que côté scandales alimentaires, ils sont champions. L’éleveur européen se casse la tête à déclarer tous les mouvements d’animaux sous 7 jours, cela n’est pas vain, enfin presque… Déjà, plusieurs fois ces deux dernières années, des lots de viande ont été retirés de la vente pour des raisons sanitaires. Le sérieux de nos démarches permet de le faire en quelques heures, une garantie évidente pour le consommateur. De ce fait, il n’y avait pas eu de réaction en chaîne de ces derniers.
Mais en ce mois de février, la fièvre gagne à nouveau les médias. La filière reste abasourdie, impuissante. Car c’est tout son fonctionnement qui est à nouveau mis en cause, même si c’est une fraude caractérisée qui déclenche la tempête. Rien n’a été construit depuis 1996 en terme commercial ou si peu. Le seul critère pour vendre de la viande reste le prix, entrainé en cela par le fonctionnement équivoque des grandes surfaces qui ont littéralement écrasé la distribution. Le phénomène est accentué par les grands groupes de restauration collective pour lesquels le moindre centime gagné sur votre repas dans un hôpital, une cantine, un lieu de travail est une aubaine financière. Quand on passe aux plats cuisinés, la règlementation est encore plus floue. Un produit, par exemple, devient steak haché à partir de 60 % (à vérifier) de viande seulement. En un mot, la viande reste un minerai pour la filière !
Aucune information ne circule en dehors des bouchers, lorsqu’ils font encore leur travail en achetant un animal complet, de préférence en ferme, sur le type, l’origine, le mode d’élevage, l’alimentation ou le sanitaire des animaux… Parfois, on met une annotation, style race à viande ou jeune bovin en se gardant bien d’expliquer ce qui se cache derrière. Et on affiche une promotion, un prix comme si toutes les viandes bovines se valaient. Dans cette course au prix, inévitablement, les dérapages peuvent survenir. En refusant de se laisser enfermer dans une traçabilité informative, les transformateurs espèrent garder une liberté de choix et de manœuvre qui leur permet d’acheter au moins cher et de profiter de toutes les opportunités que leur offrent le marché sortie de ferme. Pire, ils encouragent les éleveurs à produire de plus en plus vite, avec de moins en moins d’herbe, au détriment de la qualité finale des viandes ou même en compensant avec des alicaments pour soi-disant compenser les omégas 3 et 6 que l’herbe apporte naturellement mais pas une ration à base de maïs ! Tout en vendant cela pour une filière de qualité ! Et à ce jeu-là, il y a toujours un petit malin qui franchit le Rubicon, substituant de la viande de cheval roumain, rouge elle-aussi, à la viande de bœuf dans notre cas !
L’éleveur que je suis, a vu alors depuis sa cour de ferme, impuissant, la catastrophe approcher. Concrètement cela se traduit par un arrêt brutal des départs de ferme puisque les commandes aux abattoirs diminuent fortement, tout le monde attendant de voir comment les consommateurs vont réagir… Heureusement pour nous, rapidement au milieu du déferlement médiatique, des journalistes sérieux ont fait un super boulot. Je l’ai suivi sur les réseaux sociaux d’abord, puis dans la presse en général. Ceux-ci, au lieu de clouer au pilori toute notre production ont scindé les choses et rappelé le sérieux des éleveurs qui n’y étaient pour rien mais qui payaient les pots cassés. Dans les semaines suivantes, on redécouvre que les vaches allaitantes pâturent les prés, que les veaux tètent, qu’une partie de l’élevage reste traditionnel. Les bouchers voient leur chiffre d’affaire augmenter de 20 à 25 %. Les plats cuisinés, au cœur de la polémique ont besoin de réassurance et se mettent à afficher des critères comme « viande charolaise ». On s’intéresse à nouveau à nos élevages plus naturels, on vient y faire des photos pour les grandes surfaces. Le produit identifié d’un éleveur, un être humain passionné, est plus rassurant qu’un minerai impersonnel…
En même temps, le prix des aliments du bétail a atteint des sommets à l’automne 2012. Les prix du blé et du soja se sont envolés, les productions non industrielles restent au même niveau de production tandis que les productions industrielles chutent… Déjà au début de 2013, on sent une légère amélioration des cours des « bonnes bêtes ». Leur demande s’accentue au cours du printemps avec la demande évoquée. Les cours montent jusqu’en été. Lors de rencontres ou visites dans la filière, je suis surpris du vocabulaire entendu. On traite les éleveurs de « bons à rien », juste « des demandeurs de primes ». A aucun moment, les questions de fond ne sont posées. A aucun moment, on prend le temps de s’interroger sur ce qui se passe, sur ce qu’il faudrait mettre en place pour l’avenir, sur la façon de construire une filière forte. Habitués à la cueillette dans les fermes, les transformateurs se sentent dépourvus car il n’y a plus grand chose à acheter. Personne ne se souvient de la sécheresse 2012 aux USA qui a déstabilisé les marchés outre Atlantique. Trouver de la viande pas chère ailleurs dans le monde pour faire pression sur nos prix est compliqué. Le prix de la viande en grande surface augmente, Michel Edouard L. ne peut profiter de la situation comme d’habitude, du moins provisoirement… L’embellie dure jusqu’à la fin de l’été, c’est-à-dire jusqu’à la récolte du cycle végétal suivant, qui est normale au niveau mondial.
Le cours des animaux replonge alors, lentement mais inexorablement. Le prix des aliments décroit à nouveau relançant les productions animales plus industrielles. La crise de la viande de cheval est loin, oubliée ! Les vieilles habitudes reviennent au galop. Pourquoi se compliquer à faire des efforts d’étiquetage quand la pression des consommateurs est moins forte ? On évoque la crise économique, le manque de pouvoir d’achat et on recommence de mélanger les viandes, les types… L’écart de prix entre les bonnes bêtes et les mauvaises se réduit, le minerai a gagné, du moins jusqu’à la prochaine crise puisque rien ne change. Bizarrement le prix de vente en grande surface ne bouge pas, tandis qu’il plonge dans les fermes.
Dans mon cas, cela se traduit de deux façons. Un, il faut des semaines avant que les animaux annoncés partent. Il faut donc nourrir entre les deux, emprunter pour compenser ce décalage en trésorerie. Deux, je perds entre 200 et 400 €, (soit 15 à 20 %) suivant les types d’animaux si je compare entre cette année et l’année dernière. Par contre, mes charges sont toujours en hausse… Donc, pour tenir, je suis obligé à nouveau de me tourner vers Mme PH, comme lors des grandes années de crise ! Jusqu’à quand ?
De plus, cette embellie est survenue au moment de la renégociation de la PAC, sans anticiper les retournements de tendance, sans préparer une alternative…
