Amertume agricole…
Comment rester zen ? Je vous explique rapidement.
En 2019, nous subissons une seconde sécheresse de suite très marquée. Je dois prendre ma retraite à la saint Martin. La stratégie de gestion du troupeau se décide dès le mois de février avec le choix de remise au taureau ou non des vaches et génisses. Il y a donc un côté irréversible de ces décisions. Celles-ci se prennent avec les repreneurs et l’acheteur de mon groupement. Donc quand en été puis à l’automne, la sécheresse sévit pour la seconde année consécutive, tout est déjà joué. Il n’est plus possible de revenir en arrière et de rester une année de plus en activité comme certains collègues me le suggère. « Qui me dit que 2020 sera meilleure côté météo » ? De plus, je me demande ce qui se serait passé avec la MSA pour les dossiers retraite déjà engagés. Pire, je crois que cela aurait planté au niveau des complémentaires qui n’arrivent déjà pas à gérer un dossier normal…
Bref le sort du montant du capital de sortie de ma carrière était scellé ! 42 ans qui…
Le graphique est parlant. La filière bovine est une filière d’opportunisme. Les intermédiaires spéculent plutôt que de construire. C’est flagrant. Comment l’expliquer ?
Quand un accident climatique casse une production végétale, la perte est immédiate et on la chiffre de suite. C’est aussi vrai pour nos productions fourragères. Dès la fauche, on mesure le manque ! Puis tout se complique avec les troupeaux. Eux continuent de manger. Au début, on joue sur le pâturage en faisant ce que l’on pourrait qualifier de surpâturage. Puis, on puise dans les stocks fourragers ! On comprend vite que la durée de la sécheresse hypothèque la possibilité de nourrir les animaux en hiver. Si on sait ce qu’il faut pour cette période, on ne connait pas la durée de manque d’herbe de pâture.
Depuis des années, d’une façon générale en économie, on a banni les stocks au motif qu’ils coûtent chers et sont « inactifs ». On a privilégié la gestion en flux tendus. On a vu ce qui cela a donné avec les masques et depuis avec les cartes numériques pour les constructeurs automobiles. Les exemples se multiplient depuis la crise COVID ! Nous n’avons pas échappé à cette règle en agriculture lors des demandes de financement de nos exploitations. Inutile de parler de financer un stock de précaution de fourrages dans les plans d’investissement passant en CDOA, cela correspondait à un gros mot ! Il faut dire que lorsque la règle est de tirer les prix toujours vers plus bas, financer un stock est un boulet. Donc quand on gomme le risque climatique de la gestion courante, on minimise au strict nécessaire hivernal le fourrage récolté et on met un maximum de vaches sur les surfaces restantes qui sont pâturées. Economiquement, c’est le plus rentable, du moins le croyait-on.
On mesure dès lors le risque quand un problème météo arrive. Et pire quand il se renouvelle plusieurs années de suite. Il faut racheter des aliments. Quand cela arrive, les prix de ces derniers flambent, le pire a été celui de la paille. On cumule alors les problèmes économiques. Le coût de rachat est plus insoutenable dans une ferme qui est gérée en flux plus que tendu sur l’herbe. Pour donner un ordre de grandeur, pour un troupeau de 70 vaches, cela représente un coût de 20 000 € par sécheresse. On comprend alors la catastrophe qui entraine la perte totale de revenu de l’éleveur ! Cela explique l’anticipation des ventes d’animaux pour limiter les rachats d’aliments ce qui profite à l’aval.
Je me suis donc retrouvé au milieu de cela au moment de quitter ma ferme. Fatalité infernale, sans solution, qui casse une fin de carrière. Le graphique permet de mesurer la perte. Les 50 centimes d’euros qui sont la différence entre 2019 et 2021, première année où le fourrage est abondant depuis 4 ans, m’ont donc fait perdre 16000 euros rien que sur les vaches. Car j’ai indexé le prix des vaches pleines vendues à mon repreneur sur le prix des vaches finies payées par mon groupement ! Normal !
Je constate que Bigard, le plus gros transformateur de viande bovine, qui ne publie pas ses comptes, n’est pas déclaré en faillite bien qu’il paie les vaches 50 cts de plus. Donc il peut quand il veut. C’est sans doute cet opportunisme qui me fâche la plus. Il a permis à toute la filière de s’en mettre plein les poches sur mon dos et celui des éleveurs. Opportunisme qui est aberrant quand on voit les évolutions lourdes du troupeau bovin en France ! Cette filière est en train de « Scier la branche sur laquelle ils sont assis », telle est la phrase qui me vient à l’esprit en lisant d’autres tableaux sur lesquels je reviendrai…
