La fierté agricole rend le sujet tabou
Il y a des sujets tabous en agriculture. Pas question de laisser filtrer les éventuelles difficultés financières sur sa ferme. Comme tout le monde, j’en ai connu. Négocier auprès de sa femme ou de ses parents une aide financière pour passer un cap ou diminuer le prélèvement privé, à savoir l’argent apporté au couple, sont parmi les pires moments de ma vie de paysan ! Mais quand on est dans l’impasse, toutes les portes se ferment ou alors il faut « raquer » un maximum en termes d’intérêts qui n’ont plus rien à voir avec un raisonnable supportable… Un banquier a vite fait de virer sa « cuti » dès qu’une filière est moins porteuse, même si le paysan n’y est pour rien. Toutes les crises sanitaires, les sécheresses ou les retournements de marché apportent leur lot de désillusions. Alors qu’on nous cirait les pompes quelques mois auparavant pour investir, d’un coup tout se complique…
Ayant vécu et suivi beaucoup de cas difficiles, mon constat n’est pas exagéré ! Le même cercle infernal se reproduit à chaque fois. Au fil du temps, il a un peu évolué ! Tant que le crédit agricole était agricole, il y avait une certaine solidarité et les faillites chez nous, en élevage allaitant, étaient très rares. Il y avait un financement des cas particuliers pris sur le bénéfice de la banque et abondé par l’état pour soutenir. La logique était qu’un maintien de la ferme, tant qu’il y avait des vaches donc du capital, était préférable à une cessation d’activité hors de contrôle lorsque des liquidateurs judiciaires entrent dans la danse. L’énorme avantage de cette époque était que le banquier était un peu un lanceur d’alerte des situations dégradées. Le paysan était alors orienté assez tôt vers des plans de redressement. Beaucoup ont fonctionnés. A l’époque l’avis des directeurs de caisse locale, comme celui des membres des conseils d’administration locaux étaient prépondérants pour apprécier les réalités, proximité oblige. La MSA pouvait jouer ce même rôle mais les 10 % de pénalités au premier jour de retard de paiement sont trop dissuasifs pour inciter à dévoiler des problèmes.
Puis plusieurs évolutions ont bouleversé la donne. La banque a grossi, le pouvoir de décision s’est éloigné, le vrai décideur sur un dossier est dans un bureau à 200 km et ne croisera jamais le paysan dont il décide du sort ! Les critères humains sont absents, seuls les ratios sont pris en compte. L’agent local n’est plus que le porteur de nouvelles, bonnes ou mauvaises, sur lesquelles il n’a aucune prise. La même chose se passe avec la MSA. Essayez de leur téléphoner une fois, vous verrez… Sauf en cas d’envie de suicide, auquel cas, vous aurez une ligne dédiée. Avouez que ce n‘est pas très engageant !
Une fois les lignes de trésorerie utilisées, les paysans se tournent vers les fournisseurs. Traîner pour payer les factures est devenu une règle. J’avoue avoir utilisé le procédé plusieurs fois en période de grosse crise ou quand un dossier de primes est bloqué parce que vous êtes contrôlé ! Car alors, même si vous êtes clean, les versements sont suspendus plusieurs mois, le temps d’instruire le dossier. Vous avez alors « envie de faire partager vos emmerdes » selon l’expression du moment ! Il faut comprendre que vous vivez cela comme une injustice totale ! Être obligé de demander un soutien familial alors que vous ne pouvez pas vendre (Souvenez-vous de mes écrits au moment où il fallait plusieurs semaines pour que les animaux partent) ou pour acheter de l’aliment à vil prix pour compenser les problèmes liés aux sécheresses est dégradant. Les banquiers et fournisseurs trouvent cela normal et ne remercieront jamais, même si cela arrange bien leur business. Idem avec les grandes épidémies (ESB, FCO) où les ventes s’arrêtaient plusieurs semaines… Pourquoi devrions-nous être les seuls à supporter tout le poids d’une crise ? Je crois que c’est ce qu’on ressent tous. Nous n’avons aucune prise sur le marché, tant pour les débouchés que pour les prix. « Mais l’état vous aide, vous touchez des primes ! » Sans doute, mais très partiellement et le reste du manque à gagner se traduit par des dettes qu’il faut rembourser un jour… Sauf que les crises de l’élevage durent, entre problèmes sanitaires, accidents climatiques et marché contrôlé par l’aval uniquement à son profit, il y a un enchaînement diabolique qui ralentit, voir bloque la possibilité de se rattraper. Entre 2003 et 2019, année de ma retraite, seule l’année 2007 a été vraiment correcte ! Ces pertes de lisibilité en l’avenir, de perspectives expliquent que beaucoup d’éleveurs, pourtant performants et compétents, décrochent bien avant la retraite, ce qui est nouveau ! « Arrêter avant de tout perdre ! », peut-être savent ils trop bien compter ?
Car il y a aussi les pousses au crime. Je m’explique : Le financement du matériel est accordé sans étude complète de la situation financière de la ferme. J’ai ainsi vu des agriculteurs, qui avaient des dettes énormes chez les fournisseurs, acheter du matériel neuf à crédit. Le déblocage des fonds se fait en 10 jours !!!! Même si c’est une faute de gestion majeure, même si le paysan a l’impression de profiter d’un avantage fiscal, ce qui est erroné dans ce cas, la psychologie explique une partie de ce comportement. Besoin de se prouver qu’on existe encore ? Besoin de s’affirmer dans son entourage ? Besoin de montrer aux autres qu’on s’en sort malgré l’adversité ?... On peut évoquer mille raisons. Avec ces crédits faciles pour vendre plus, le problème arrive à l’échéance de l’année suivante et accentue les difficultés. S’il faut du matériel pour travailler, le risque de suréquipement rode et la question est complexe quand la situation se détériore.
Enfin un autre pousse au crime a fait son apparition. Pour se défendre, les fournisseurs appliquent des agios. Et là, cela devient inflationniste. Cette dette évolue vite en agios sur agios et enterre définitivement celui qui n’y prend pas garde. C’est comme quand on emprunte à cours terme ou on utilise un découvert pour rembourser une échéance d’un prêt long terme. Chaque fournisseur ne connait pas la situation chez les autres fournisseurs qui sont ses concurrents. Seul le comptable a une vue d’ensemble, en décalé et à condition que le paysan aux abois ait présenté toutes les factures. Reste alors une seule porte de sortie, une renégociation totale de la dette de la ferme avec un plan de redressement hyper rigoureux, un renoncement partiel des fournisseurs aux agios et souvent un paiement différé de la dette initiale ! Quand le paysan en arrive là, il faut une énorme dose d’humilité pour accepter la vérité et pour qu’il renoue un minimum de relation de confiance avec un banquier, avec l’aide de tiers comme les conseillers de gestion ! On revient au point de départ, à savoir qu’il faut une proximité réelle des organismes financeurs pour juger de la capacité de redressement de la situation. Finalement, alors que je suis très critique par rapport à l’évolution de la banque agricole, il faudrait qu’elle redevienne incontournable pour une bonne gestion de nos fermes. A condition de retrouver son statut initial d’être au service des paysans… La capacité de financement des fermes doit rester aux seuls banquiers ou à des vrais apporteurs de capitaux bien définis !
Je comprends le soulagement d’Antoine et je le remercie pour son courage d'évoquer ses problèmes :
Malheureusement, notre profession est souvent un exercice solitaire. Acceptez une défaillance ou un échec, même passager, surtout quand on n’a pas de prise sur une calamité, un problème sanitaire ou un marché où on ne compte pas, n’est pas simple. Et cela conduit certains au geste fatal ! A chaque annonce, j’ai envie de crier au gâchis et l’injustice d’une vie détruite pour rien, aux proches abandonnés... Cela devrait interpeler les autres membres de la filière mais au nom de la concurrence, tout le monde compatis certes mais rejette toute responsabilité !
Avec mes propos, j’espère vous faire comprendre pourquoi nous réagissons de façon épidermique aux stratégies de certaines grandes surfaces ou des gros transformateurs, comme aux propos provoquants de Michel Edouard Leclerc. Les discours politiques au cours des campagnes électorales ne me rassurent pas plus, tant ils manquent de réalisme. Au final, on sait que c’est nous paysans qui payons la guerre des prix alimentaires. On sait que les discours ne mèneront à rien, pire ils nous rendent responsables de maux qui ne nous incombent pas. De plus, on nous impose de porter seuls tout le poids des aléas, comme de normes non partagés dans d’autres pays alors qu'on laisse rentrer les produits. Pour couronner le tout, on nous envoie quémander l’aide de l’état quand la pression est trop forte. Parfois, cette perte de contrôle de notre destin devient insoutenable ; on oscille alors entre colère pour les uns et abattement pour les autres, où le pire peut devenir une option !
PS : Je ne sais pas si je suis compétent mais je serais prêt à rejoindre une structure d’aide aux paysans en difficulté. Si, me contacter par mail : paysanheureux@wanadoo.fr
