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  • Paysan retraité, ancien éleveur de charolaises, qui regarde l'agriculture,les événements et la société depuis sa cour de ferme. Ma devise : " Prendre ce que la nature veut bien me donner. Vivre avec ce que les hommes me laissent !"
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26 janvier 2022

La fierté agricole rend le sujet tabou

Il y a des sujets tabous en agriculture. Pas question de laisser filtrer les éventuelles difficultés financières sur sa ferme. Comme tout le monde, j’en ai connu. Négocier auprès de sa femme ou de ses parents une aide financière pour passer un cap ou diminuer le prélèvement privé, à savoir l’argent apporté au couple, sont parmi les pires moments de ma vie de paysan ! Mais quand on est dans l’impasse, toutes les portes se ferment ou alors il faut « raquer » un maximum en termes d’intérêts qui n’ont plus rien à voir avec un raisonnable supportable… Un banquier a vite fait de virer sa « cuti » dès qu’une filière est moins porteuse, même si le paysan n’y est pour rien. Toutes les crises sanitaires, les sécheresses ou les retournements de marché apportent leur lot de désillusions. Alors qu’on nous cirait les pompes quelques mois auparavant pour investir, d’un coup tout se complique…

Ayant vécu et suivi beaucoup de cas difficiles, mon constat n’est pas exagéré ! Le même cercle infernal se reproduit à chaque fois. Au fil du temps, il a un peu évolué ! Tant que le crédit agricole était agricole, il y avait une certaine solidarité et les faillites chez nous, en élevage allaitant, étaient très rares. Il y avait un financement des cas particuliers pris sur le bénéfice de la banque et abondé par l’état pour soutenir. La logique était qu’un maintien de la ferme, tant qu’il y avait des vaches donc du capital, était préférable à une cessation d’activité hors de contrôle lorsque des liquidateurs judiciaires entrent dans la danse. L’énorme avantage de cette époque était que le banquier était un peu un lanceur d’alerte des situations dégradées. Le paysan était alors orienté assez tôt vers des plans de redressement. Beaucoup ont fonctionnés. A l’époque l’avis des directeurs de caisse locale, comme celui des membres des conseils d’administration locaux étaient prépondérants pour apprécier les réalités, proximité oblige. La MSA pouvait jouer ce même rôle mais les 10 % de pénalités au premier jour de retard de paiement sont trop dissuasifs pour inciter à dévoiler des problèmes.

Puis plusieurs évolutions ont bouleversé la donne. La banque a grossi, le pouvoir de décision s’est éloigné, le vrai décideur sur un dossier est dans un bureau à 200 km et ne croisera jamais le paysan dont il décide du sort ! Les critères humains sont absents, seuls les ratios sont pris en compte. L’agent local n’est plus que le porteur de nouvelles, bonnes ou mauvaises, sur lesquelles il n’a aucune prise. La même chose se passe avec la MSA. Essayez de leur téléphoner une fois, vous verrez… Sauf en cas d’envie de suicide, auquel cas, vous aurez une ligne dédiée. Avouez que ce n‘est pas très engageant !

Une fois les lignes de trésorerie utilisées, les paysans se tournent vers les fournisseurs. Traîner pour payer les factures est devenu une règle. J’avoue avoir utilisé le procédé plusieurs fois en période de grosse crise ou quand un dossier de primes est bloqué parce que vous êtes contrôlé ! Car alors, même si vous êtes clean, les versements sont suspendus plusieurs mois, le temps d’instruire le dossier. Vous avez alors « envie de faire partager vos emmerdes » selon l’expression du moment ! Il faut comprendre que vous vivez cela comme une injustice totale ! Être obligé de demander un soutien familial alors que vous ne pouvez pas vendre (Souvenez-vous de mes écrits au moment où il fallait plusieurs semaines pour que les animaux partent) ou pour acheter de l’aliment à vil prix pour compenser les problèmes liés aux sécheresses est dégradant. Les banquiers et fournisseurs trouvent cela normal et ne remercieront jamais, même si cela arrange bien leur business. Idem avec les grandes épidémies (ESB, FCO) où les ventes s’arrêtaient plusieurs semaines… Pourquoi devrions-nous être les seuls à supporter tout le poids d’une crise ? Je crois que c’est ce qu’on ressent tous. Nous n’avons aucune prise sur le marché, tant pour les débouchés que pour les prix.  « Mais l’état vous aide, vous touchez des primes ! » Sans doute, mais très partiellement et le reste du manque à gagner se traduit par des dettes qu’il faut rembourser un jour… Sauf que les crises de l’élevage durent, entre problèmes sanitaires, accidents climatiques et marché contrôlé par l’aval uniquement à son profit, il y a un enchaînement diabolique qui ralentit, voir bloque la possibilité de se rattraper. Entre 2003 et 2019, année de ma retraite, seule l’année 2007 a été vraiment correcte ! Ces pertes de lisibilité en l’avenir, de perspectives expliquent que beaucoup d’éleveurs, pourtant performants et compétents, décrochent bien avant la retraite, ce qui est nouveau ! « Arrêter avant de tout perdre ! », peut-être savent ils trop bien compter ?

Car il y a aussi les pousses au crime. Je m’explique : Le financement du matériel est accordé sans étude complète de la situation financière de la ferme. J’ai ainsi vu des agriculteurs, qui avaient des dettes énormes chez les fournisseurs, acheter du matériel neuf à crédit. Le déblocage des fonds se fait en 10 jours !!!! Même si c’est une faute de gestion majeure, même si le paysan a l’impression de profiter d’un avantage fiscal, ce qui est erroné dans ce cas, la psychologie explique une partie de ce comportement. Besoin de se prouver qu’on existe encore ? Besoin de s’affirmer dans son entourage ? Besoin de montrer aux autres qu’on s’en sort malgré l’adversité ?... On peut évoquer mille raisons. Avec ces crédits faciles pour vendre plus, le problème arrive à l’échéance de l’année suivante et accentue les difficultés. S’il faut du matériel pour travailler, le risque de suréquipement rode et la question est complexe quand la situation se détériore.

pénalités retard

Enfin un autre pousse au crime a fait son apparition. Pour se défendre, les fournisseurs appliquent des agios. Et là, cela devient inflationniste. Cette dette évolue vite en agios sur agios et enterre définitivement celui qui n’y prend pas garde. C’est comme quand on emprunte à cours terme ou on utilise un découvert pour rembourser une échéance d’un prêt long terme. Chaque fournisseur ne connait pas la situation chez les autres fournisseurs qui sont ses concurrents. Seul le comptable a une vue d’ensemble, en décalé et à condition que le paysan aux abois ait présenté toutes les factures. Reste alors une seule porte de sortie, une renégociation totale de la dette de la ferme avec un plan de redressement hyper rigoureux, un renoncement partiel des fournisseurs aux agios et souvent un paiement différé de la dette initiale ! Quand le paysan en arrive là, il faut une énorme dose d’humilité pour accepter la vérité et  pour qu’il renoue un minimum de relation de confiance avec un banquier, avec l’aide de tiers comme les conseillers de gestion ! On revient au point de départ, à savoir qu’il faut une proximité réelle des organismes financeurs pour juger de la capacité de redressement de la situation. Finalement, alors que je suis très critique par rapport à l’évolution de la banque agricole, il faudrait qu’elle redevienne incontournable pour une bonne gestion de nos fermes. A condition de retrouver son statut initial d’être au service des paysans… La capacité de financement des fermes doit rester aux seuls banquiers ou à des vrais apporteurs de capitaux bien définis !

Je comprends le soulagement d’Antoine et je le remercie pour son courage d'évoquer ses problèmes :

Malheureusement, notre profession est souvent un exercice solitaire. Acceptez une défaillance ou un échec, même passager, surtout quand on n’a pas de prise sur une calamité, un problème sanitaire ou un marché où on ne compte pas, n’est pas simple. Et cela conduit certains au geste fatal ! A chaque annonce, j’ai envie de crier au gâchis et l’injustice d’une vie détruite pour rien, aux proches abandonnés... Cela devrait interpeler les autres membres de la filière mais au nom de la concurrence, tout le monde compatis certes mais rejette toute responsabilité !

Avec mes propos, j’espère vous faire comprendre pourquoi nous réagissons de façon épidermique aux stratégies de certaines grandes surfaces ou des gros transformateurs, comme aux propos provoquants de Michel Edouard Leclerc. Les discours politiques au cours des campagnes électorales ne me rassurent pas plus, tant ils manquent de réalisme. Au final, on sait que c’est nous paysans qui payons la guerre des prix alimentaires. On sait que les discours ne mèneront à rien, pire ils nous rendent responsables de maux qui ne nous incombent pas. De plus, on nous impose de porter seuls tout le poids des aléas, comme de normes non partagés dans d’autres pays alors qu'on laisse rentrer les produits. Pour couronner le tout, on nous envoie quémander l’aide de l’état quand la pression est trop forte. Parfois, cette perte de contrôle de notre destin devient insoutenable ; on oscille alors entre colère pour les uns et abattement pour les autres, où le pire peut devenir une option !

 

PS : Je ne sais pas si je suis compétent mais je serais prêt à rejoindre une structure d’aide aux paysans en difficulté. Si, me contacter par mail : paysanheureux@wanadoo.fr

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Commentaires
A
Je vais essayer de compléter vos billets précédents.<br /> <br /> Le tabou des agriculteurs en difficultés qui se font discrets est du en partie au fait que si la rumeur d'un agriculteur en difficulté circule dans le petit monde très fermé des propriétaires fonciers et bien celui çi est "complètement grillé" pour trouver de nouvelles parcelles à louer.Souvent le début du problème vient justement du fait de l'achat de foncier que l'agriculteur locataire est obligé d'acheter pour garder sa ferme en entier.<br /> <br /> Concernant le suréquipement,cela existe car pour certain c'est un peu la course pour finir le premier ses travaux avec du gros matériel rapide au top de l'innovation et ensuite le matériel"dort" sous le hangar.Il y a aussi le suréquipement subit et c'est un peu mon cas que je vais préciser:<br /> <br /> Je suis adhérent d'une CUMA(coopérative d'utilisation de matériel agricole) pour justement diminuer le cout du matériel en le partageant.Dans une CUMA c'est la majorité qui déçide et là aussi le matériel est de plus en plus gros pour aller toujours plus vite .Jusqu'a il y a peu de temps j'avais un tracteur principal qui me suffisait en puissance mais je ne pouvais plus suivre mon groupe de CUMA avec le risque de" flinguer prématurément" mon tracteur.Je me suis donc suréquipé pour rester dans le groupe en achetant un autre tracteur plus puissant mais d'occasion auprès d'un agriculteur que je connaissais qui arrivait en retraite.<br /> <br /> Pour l'anecdote un jour en fin de réunion agricole au moment du verre de l'amitié un agriculteur nous a dit qu'il avait acheté la"rolls" du tracteur(un vert et rouge) pour faire plaisir à son fils qui étudiait en agriculture car tout ses copains d'écoles dont les parents étaient agriculteurs avaient ces modèles "haut de gamme".Certains ce positionnent sur de l'occasion qui se vent aussi cher que du neuf dans d'autre marque juste pour le paraitre mais "ça en met plein la vue" pour qui n'est pas dupe...<br /> <br /> Pour finir,je vais faire le lien avec un autre recensement que celui de la population général et c'est celui sur la situation de l'agriculture disponible sur le site du ministère de l'agriculture.<br /> <br /> Le nombre d'agriculteur diminue toujours ainsi que le nombre d'exploitation et le seul catégorie qui progresse est celle des fermes de plus de 200 hectares et c'est logique quand on voit le cout du matériel et autre équipement qu'il faut amortir car c'est impossible sur des surfaces trop faibles et donc la course au hectares qui va continuer.Dans ma petite région on commence à trouver quelques fermes de plus de mille hectares et j'ai déjà eu des propositions a mots couverts dans ce sens en vue de ma future retraite dans quelques années.
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B
Bonsoir, <br /> <br /> <br /> <br /> Merci pour ce billet.<br /> <br /> <br /> <br /> Peut être pouvez vous contacter ce monsieur. <br /> <br /> <br /> <br /> https://m.youtube.com/channel/UCJc-BdOJosfDWkVkCWnACwQ/videos
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Y
"pousses au crime. Je m’explique : Le financement du matériel est accordé sans étude complète de la situation financière de la ferme."<br /> <br /> Je suis pas paysan ni vendeur de matériel.<br /> <br /> Mais ce que je ne comprends pas, c'est que ce financement de matériel ne soit pas obligatoirement accompagné d'une assurance? Après tout, quand on achète une maison avec un prêt bancaire, il faut souscrire une assurance au cas où on ne pourrait pas rembourser.<br /> <br /> Et puis de plus, le boulot de paysan, si je caricature, c'est de faire produire de la vache ou du maïs, pas d'être un expert-comptable, un financier.<br /> <br /> <br /> <br /> Comment ça se fait que le type qui vous vend à crédit une machine il ne s'assure pas que vous aurez l'argent pour le rembourser? Est-ce que sa responsabilité ne pourrait pas être engagée?<br /> <br /> Je ne suis pas agriculteur, mais si je fabriquais... des tracteurs, si quelqu'un me demandait d'en acheter un à crédit, je vérifierais d'abord qu'il a les moyens de me rembourser. Parce que si c'est pas le cas... soit je suis un imbécile parce que au final, ben mon tracteur ne sera jamais payé. Ou alors c'est que je suis un -censuré- qui se dit que de toute façon le type paiera forcé par les banques ou l'Etat, et tant mieux si c'est avec de gros intérêts, moi j'aurai fourgué un tracteur de plus.
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Y
Bravo PH!<br /> <br /> Très intéressant et très courageux aussi de votre part.<br /> <br /> <br /> <br /> Je lis sur wikipédia qu'à l'origine le crédit agricole était une caisse coopérative d'agriculteurs. Caisse coopérative, cela veut dire que chaque client en est aussi sociétaire: détiennent le capital et le contrôle de la société.<br /> <br /> Ca me semble une très bonne idée: s'associer entre plusieurs agriculteurs, celui qui a des fonds de coté peut les prêter aux autres quand ils sont dans la difficulté et ils lui rendront quand ce sera leur tour. Et comme chacun a son mot à dire, ça peut limiter les dépenses inconsidérées.<br /> <br /> Je ne sais pas ce qu'est le crédit agricole aujourd'hui mais je sais le principe de fonctionnement d'une banque: tout prêt doit rapporter avec un risque minime de perte.<br /> <br /> C'est la même différence entre une mutuelle et une assurance. Une assurance fait le paris que les cotisations seront largement supérieures aux remboursements qu'elle aura à faire. Une mutuelle s'arrange pour que les cotisations correspondent le plus possible au total des remboursements (+ les frais de fonctionnement).<br /> <br /> Ensuite vient le problème de la gestion du risque, que ce soit pour estimer la capacité à rembourser un prêt ou pour estimer la probabilité de la survenue d'un accident.<br /> <br /> A vous lire j'ai l'impression que le crédit agricole n'est plus vraiment l'affaire d'agriculteurs... ni coopératif!
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D
Super feuillet!
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