Depuis 4 jours, les vrais enjeux de la présidentielle ont changé (vu de ma cour de ferme)
Ecrit après une discussion avec une de mes filles sur les conséquences de la guerre en Ukraine !
Il y a 3 semaines, je croise un jeune éleveur de ma commune que j’apprécie beaucoup. « Cela doit aller un peu mieux avec les augmentations du prix du lait !?!? » « Tu parles, avec la hausse des intrants, cela est loin d’aller mieux. C’est même le contraire, il faudrait une forte hausse et les négociations (avec les GMS) vont dans l’autre sens ! »
Le premier jour de l’attaque russe sur l’Ukraine, les cours du blé se sont envolés comme ceux du gaz et du pétrole… La raison est simple, Kazakhstan, Russie et Ukraine représentent 40% des exportations mondiales de blé ! Il faut toujours avoir à l’esprit que ce marché est un marché d’excédents. En clair et pour faire simple, un pays se nourrit d’abord et vend ce qui reste. Donc, en cas d’aléas climatiques ou autres, le marché intérieur passe avant l’exportation. Il y a de licences d’exportations. Il est clair, que ces logiques politiques et stratégiques sont différentes dans les dictatures !
Pour un pays comme la France, la production peut être structurellement excédentaire, plus ou moins suivant les années. Pour nous, c’est le résultat de choix des politiques européennes des années 60, pendant la guerre froide. Des décisions prises à la suite des pénuries d’après-guerre, avec ses tickets de rationnement, afin de ne plus connaître la disette ! Ce choix politique a été remis en cause à la même époque que la chute du mur de Berlin et de la période d’euphorie qui a suivi. La paix semblait définitive, les pays allaient tous basculer en démocratie comme les USA, la superpuissance triomphante, « gendarme du monde ». Le libre échange devait tout régler et permettre d’abandonner progressivement une gestion de l’agriculture administrée (par un prix garanti) uniquement basée sur le volume de production. Les stocks, conséquence de cette stratégie, « coûtant trop chers », on a gelé des terres puis progressivement, on a introduit des limitations de production par des mesures de verdissement… Alors qu’on a supprimé toute protection sur les prix à la production et qu’on l’a livré le marché à la libre concurrence, on a tenté de compenser par les primes ! Primes de plus en plus déconnectées de la production et accaparées par l’aval !
A la sortie de la guerre froide, le bloc soviétique était complétement déficitaire en production alimentaire. On vendait du blé, de la viande, du lait et autres produits aux russes et aux pays communistes. Staline avait détruit ce qui était qualifié de « grenier à blé de l’Europe » à l’orée du XXè siècle en exterminant par une famine terrible les paysans ukrainiens. Avec la chute du mur de Berlin, les pays de l’Est ont pu retrouver une certaine autonomie alimentaire en modernisant leur agriculture grâce à leur entrée dans l’UE. Un lent et long processus en parallèle a conduit à ce que l’Ukraine devienne le quatrième ou cinquième pays exportateur de blé et de maïs par des investissements étrangers en s’émancipant de plus en plus des russes !!! En parallèle, les mesures de rétorsion aux crises en Géorgie et en Crimée vis-à-vis de la Russie en 2008 puis en 2014 sur les denrées alimentaires ont fait prendre conscience à Mr Poutine de l’importance de l’autonomie alimentaire. On peut la comparer avec sa recherche d’autonomie dans beaucoup d’autres secteurs de l’économie pour limiter l’effet de sanctions économiques. En quelques années, la Russie est devenue le premier exportateur de blé avec en arrière-plan son utilisation comme une arme géostratégique ! Le « bassin de la mer noire » est redevenu un acteur majeur de l’alimentation du monde ! Une arme redoutable à long terme à condition de maitriser le maximum de la production et de son commerce. Au même titre que la maîtrise des sources d’énergie… Si la Chine est l’usine du monde, la Russie veut devenir le leader mondial des matières premières ! C’est la volonté de ces deux puissances de s’imposer en superpuissances, concurrentes et indépendantes des américains. Et pour la Russie de prendre une revanche sur l’histoire ! Chaque dictateur rêve de devenir maître du monde, tout au moins d’une partie du monde… Avec un périmètre d’influence qu’il n’aura de cesse de vouloir agrandir, en se moquant de la liberté des peuples !
Le président Macron disait hier au salon de l’agriculture, que pour les Européens, les conséquences de l’agression russe allaient bouleverser nos économies ! Je crois que c’est le moins que l’on puisse dire. Nos sociétés occidentales ont livré nos productions alimentaires à des spéculateurs financiers qui ne sont donc pas des acteurs physiques sur les marchés. Ils seraient bien incapables de devoir stocker une tonne de blé dans un coin de leur bureau mais ils peuvent l’acheter et la revendre en misant à la hausse et à la baisse ! On l’a vu au premier jour de la guerre en Ukraine. Un éleveur français qui lui doit acheter des aliments du bétail se retrouve obligé d’acheter au prix mondial même si c’est un aliment français produit par son voisin ! C’est la « dîme » moderne prélevée par les marchés financiers. Cela arrange bien l’état, dans un premier temps, qui voit ses entrées fiscales augmenter. Les aides promises en retour coûtent bien moins chères que le rapport de ces taxes, il suffit de voir ce qui se passe pour les carburants depuis 6 mois. Mais à plus long terme…
Attention, je ne suis pas pour autant devenu « collectiviste » ou communiste. Je reste attaché à la notion de marché à condition que les règles soient claires et les chances égales. Seuls les acteurs physiques devraient y avoir accès et le rôle de l’état est d’éviter qu’un seul acteur puisse devenir hégémonique ! Et c’est là que nous avons deux vraies faiblesses par rapport aux russes. S’ils mettent la main sur l’Ukraine et sans doute plus, ils seront les maîtres du jeu pour le maïs et le blé, comme sur le gaz aujourd’hui. Eux ne feront pas subir à leurs productions les contre-coups spéculatifs de la nouvelle donne.
La première faiblesse est économique d’abord : Des pans entiers de l’élevage européen se retrouvent en situation financière critique. Je pense aux porcs en premier lieu, déjà fragilisés avant cette guerre par les conséquences de la crise sanitaire mondiale de la peste porcine. Comment se sortir de l’étau diabolique d’une inflation du prix de l’aliment et autres intrants d’un côté et du blocage des prix de vente par les GMS de l’autre, au motif de la préservation du pouvoir d’achat des consommateurs ? Ce dernier argument conduira même ces dernières à aller acheter aux russes dès que cela redeviendra possible des porcs et volailles produites avec des aliments qui n’auront pas subit cette inflation. Car même si ces quantités importées potentielles seront faibles, elles serviront de chantage pour imposer une baisse du prix d’achat de nos productions nationales, au risque de les détruire ! C’est cela à quoi conduit la mise en concurrence systématique. Un vice de fonctionnement du système qui après l’industrie détruira l’agriculture si on ne change pas de règles ! Et que les russes sauront utiliser.
L’autre faiblesse est notre insouciance. Le verdissement de notre PAC ne tient pas compte des contextes concurrentiels et géostratégiques ! Au nom du libre-échangisme, on impose des normes de production en Europe tout en permettant l’importation de produits ne respectant pas ces normes. Pire au nom de l’idéologie verte, on limite les moyens de production. Et notre administration ne manque pas d’idées, j’y reviendrai dans un autre billet. A aucun moment, on a une vision géostratégique de la production alimentaire, convaincu qu’on trouvera sans problème et sans contraintes, un approvisionnement abondant et peu cher par la mise en concurrence mondiale ! Un simple regard sur les choix énergétiques allemands suffit à se convaincre que la prédominance de cette stratégie ! Une minorité agissante a livré ce pays pieds et mains liés au dictat Poutinien. Le réveil, depuis 2 jours, est très douloureux. On fait la même chose avec l’agriculture. Il n’est pas question de renoncer à améliorer les pratiques, ni de ne plus contribuer à des mesures réelles de lutte contre le réchauffement climatique. Mais faire croire qu’on peut basculer vers une agriculture intégralement sans pesticides, sans engrais et sans élevage est une hérésie mortifère ! Pourtant c’est le discours plus ou moins avoué des candidats à la présidence de la république pour ne pas froisser la minorité électorale verte ou les animalistes !
Oui, cette guerre depuis 4 jours met le doigt sur notre naïveté collective ! La crise du covid a mis en évidence notre dépendance industrielle à la Chine. Cette fois, ce sont notre indépendance globale et notre liberté qui sont en jeu car on touche à l’alimentation et l’énergie ! Je suis ulcéré à l’idée que nos extrêmes politiques, et pas que, soient à la solde de notre ennemi, en admiration devant un dictateur. Cela nous rappelle de tristes souvenirs historiques de comportements qui restent malheureusement ancrés dans notre société ! L’un d’eux n’hésite pas à se revendiquer « gaulliste » tout en proposant des mesures à la « Pétain », et certains tombent dans le panneau ! Le même affirmait d’ailleurs le week-end dernier, comme d’autres, que Mr Poutine n’envahirait pas l’Ukraine !!!!
Il est sans doute trop tôt pour appréhender tous les enjeux pour l’agriculture européenne. Mais des choix vont être à faire très rapidement et les premières difficultés apparaissent déjà au sein même de la profession… Le débat présidentiel doit aborder le sujet et j’espère que les électeurs en comprendront les vrais enjeux ! 1/2

