paysanheureux

08 avril 2021

Rat des villes oublie rat des champs ou le mépris de l'adversité vécue dans les campagnes !

 

L’abondance déconnecte notre société des réalités naturelles. Prêt de 80 % de la population française vit aujourd’hui en ville. Il y a bien eu quelques craintes lors du premier confinement sur la chaîne logistique alimentaire, vite dissipées par le sérieux et le devoir professionnel des acteurs, du paysan à la caissière de supermarché ! Vite dissipée, donc vite oubliée…

gel toulon

Ce matin à 7heures : prévisions fausses, c'est pire !

Les propos étaient surréalistes ce matin sur l’A2 au moment de présenter la météo du jour. La miss météo, dont on sait qu’elle est adepte du soleil à tout prix, on a déjà pu le constater au cours des sécheresses de ces dernières années, sévit à nouveau. « C’est la plus belle journée de la semaine, profitez-en bien, car ce week-end, ce ne sera pas terrible avec le retour de la pluie… » Elle serait parfaite pour présenter la météo du Sahara ! Laurent, qui a visiblement oublié sa vie d’avant dans le Berry ou en Auvergne, en rajoute… Les journaux télévisés qui suivent ne font aucun cas de ce qui se vit dans les campagnes… On évite toutefois le pire puisque ce matin, il n’y a pas un de ces invités réguliers qui refont souvent un monde qu’ils ne connaissent pas ou si peu. Il ne recevra jamais un paysan ou un rural, cela ne ferait pas assez « branché » !

Au même moment, depuis plusieurs heures, un combat, perdu d’avance dans bien des cas, se livre dans les campagnes. Un gel terrible étreint quasi la France entière. S’il y a une information essentielle ce matin, comme les deux jours d’avant, c’est bien celle-ci ! Bon nombre de récoltes sont en danger de disparition pour cette année, emportées par des températures mortifères. On s’attendrait à des directs depuis la campagne pour montrer la lutte avec des moyens dérisoires contre ce fléau. Car dans bon nombre de cas, c’est toute la récolte d’une année qui va être emportée, une année sans revenu ou très fortement minoré pour des viticulteurs, des arboriculteurs, des maraîchers, des cultivateurs et même des conséquences indirectes pour les éleveurs… Bref, c’est toute l’agriculture qui est touchée, dans le silence impressionnant de l’A2, la chaîne que je suis à ce moment-là, et sans doute des autres chaînes télé. Rat des villes ne se sent pas concerné par ce que vit rat des champs ! Quand rat des campagnes voit les récoltes détruites, rat des villes se félicite de ne pas devoir prendre son parapluie.

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Les cerisiers de mon jardin !

L’exemple de ce qui s’est passé ce matin sur la chaîne publique est le reflet de notre civilisation de nantis. Le nombrilisme parisien a des œillères. Cet été, on verra le résultat : Les fruits français seront absents des étals mais qu’importe puisqu’on peut en faire venir de l’autre bout du continent ou du monde. A ce sujet, certains internautes critiquent les feux dans les vignes et vergers au motif de pollution mais ne s’interrogeront pas sur le CO2 dégagé par les transports pour approvisionner leurs assiettes en produits manquants suite au gel. Car notre société est pleine de contradictions. Par exemple, il y a eu un débat opposant défenseur de serres chauffées à ceux de serres froides pour l’agriculture biologique ! Au lieu de définir une règle de bonne utilisation du chauffage, on a choisi la mesure radicale. Dans ma région, ce matin, sans fraude, un paquet de légumes bio ont gelé donc manqueront pendant plusieurs semaines ! Résultat, il faudra les faire venir d’ailleurs. Ce n’est qu’un simple exemple pour montrer que les affirmations sont faciles, l’art plus compliqué. En agriculture, quand on s’interdit l’emploi d’une technique, on s’expose à créer une pénurie. On devrait passer son temps à définir la notion de bénéfices/risques donc la bonne pratique plutôt que d’avoir des positions lapidaires et définitives. Les vaccins Covid nous ramènent à cette réflexion. L’approche de notre alimentation ne peut pas être segmentée en fonction d’une conviction, elle doit être globale !

mâconnais

L'article est là !

 

Hier, sur les réseaux sociaux, j’ai pu lire des commentaires incroyables. Mr Patrick Chêne, ancien journaliste devenu viticulteur, faisait part, comme d’autres, de son désarroi. Il se sentait impuissant face à l’ampleur du désastre. Ce à quoi, un internaute bienveillant, lui suggérait de couvrir ses vignes. Le mec s’imaginait dans son lit, tirant sa couette. Mais là, il aurait fallu une couette de 13 ha et encore ; à -5°C et moins, il n’est pas certain que cela suffise !!!  Ailleurs, on lit « Ils n’ont qu’à protéger leurs cultures… » J’ai évoqué les moyens possibles avant-hier, certains marchent jusqu’à -3°C. Très peu, voire aucun, sont efficaces en dessous ! Les « Y a qu’à » fleurissent sans aucune compétence. Même au XXI è siècle, l’Homme reste démuni devant les coups de colère de dame nature.

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Remarquez le courage de l'auteur qui a annulé son tweet ! Debut de sagesse ?

Mais quelle est la perception de la nature quand on vit en ville ?  Rien que le comportement d’un citadin en cas d’orage démontre la perte totale des repères, même les plus simples… Cela ne me gênerait pas si chacun restait dans son domaine de compétences. Le souci est que quelques-uns se permettent de donner des conseils, de juger voire d’interdire.

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J'ai essayé de protéger mes mirabelliers !

Pourquoi m’épancher ainsi ce matin ? D’abord, en plein débat sur la PAC, cet aléa climatique majeur doit rappeler à tout le monde que l’agriculture est un exercice fragile. Avant de rajouter des normes dans tous les sens, il serait sage d’assurer l’essentiel qui est d’avoir une récolte ! La mondialisation sécurise nos approvisionnements certes. Mais elle ne doit pas nous faire perdre de vue que si c’est une très bonne chose en cas d’accident climatique, cela ne peut pas devenir récurent ! Donc il faut reconnecter villes et campagnes pour le bien de tous. Ensuite, il y a un courant de pensée actuellement qui idéalise le chasseur/cueilleur d’avant l’apparition de l’agriculture. Pour rappel, l’espérance de vie de l’époque est estimée à 20 ans par les recherches !!! Un épisode de gel comme ces derniers jours les aurait privés de fruits et baies pour une année, les obligeant à rester chasseurs uniquement. On imagine le déséquilibre alimentaire et ses conséquences. Pour moi, cette utopie nie nos origines, nie le progrès ! Je n’ai aucune envie de redevenir un chasseur/cueilleur même si je serai certainement mieux préparé et armé que beaucoup d’autres pour affronter une telle éventualité. Tout simplement parce que je suis en permanence au contact de la Nature. C’est aussi pour cela que je crois au progrès et m’interroge en permanence sur sa bonne utilisation plutôt que de le rejeter…

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Et un pommier... Sans garantie de succès !

C’est une autre philosophie de la vie que mes enfants, urbains, ont envie de partager en revenant s’installer en campagne le plus vite possible ! Car la vie citadine, déconnectée de la nature n’est pas la panacée… Une philosophie qui remplace le principe de précaution par le principe d’utiliser tout ce qu’il est possible de mettre en œuvre pour minimiser les excès de dame nature, tout en admettant les limites de l’exercice donc en étant fataliste parfois ! Car cette nature que l’on voudrait vierge, encensée et idéalisée par certains, n’est pas toujours aussi sympathique que cela !

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07 avril 2021

Gel encore et encore. ..

La nuit va être longue encore chez les viticulteurs, arboriculteurs, maraichers et même céréaliers... Hier matin, les températures sont descendues à -3°C officiellement ! Ce matin c'était -4°C. Les prévisions étaient au-dessus, -2°C ou -3°C, donc celles de ce soir pour demain matin restent inquiétantes. Je précise que ces températures sont relevées à 2 mètres du sol et que la station de mon village est située sur le château d'eau donc il est difficile de savoir ce qu'il en est au niveau du sol, donc des plantes, ni dans le fond de la vallée de l'Arroux !

J'ai une pensée pour tous les paysans qui voient se jouer leur année de récolte ces quelques nuits ! Notre métier est fragile, on parle souvent de performances, de compétitivité comme si on pouvait tout contrôler. Malheureusement rien ne marche comme cela, les aléas sont trop nombreux. Ce soir, une nouvelle fois, il reste à souhaiter que dame nature soit moins sévère que ces deux derniers jours...

Prévisions 8 avril

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05 avril 2021

Le retour de l'hiver, pas que météo...

Les prévisions de gel nous inquiètent beaucoup. Nous avons eu -2°C ce matin, une surprise puisque cela n’était pas annoncé. Il est probable qu’en tombant cette nuit, le vent du nord a causé ce gel. Le vent a repris en fin de matinée, orienté NO ! Cela a soufflé fort cet après midi mais il retombe à nouveau ce soir puis reprend ce qui laisse craindre des températures négatives pour le lever du jour…

Ici, en élevage, le risque de catastrophe est faible. Il faut apporter du foin ou un aliment sec pour les animaux qui sont dehors. L'herbe ne pousse plus mais une bonne pluie lavera le gel et elle repartira. Ce sont les vaches qui viennent d’être saillies qui risquent le plus, elles peuvent avorter ! Comme partout les arbres fruitiers sont en pleine fleur suite aux températures trop douces de ces derniers jours. Si cela pince trop, nous n’aurons pas de fruits.

Les conséquences peuvent être dramatiques pour les vignerons, les arboriculteurs, les maraîchers en pleine terre et même sur certaines cultures. Tout le monde scrute les cartes prévisionnelles. Une fine couche de neige serait la bienvenue pour protéger la nature. En gelant, l’eau libère de l’énergie et cela peut être efficace tant que les températures restent proches de zéro. Plus bas, les moyens de lutte sont dérisoires. Chaufferettes, brûlage de paille, sprinklers, éoliennes peuvent limiter la casse sur des parties limitées des parcelles ! Les couvertures (voiles) peuvent être efficace mais cela reste limité également. J’ai « emballé » trois arbres encore jeunes, mais les pleins-vents sont trop conséquents pour être couverts.

Dame nature est bien la plus forte. La production d’une année tient donc à un fil. Espérons qu’elle se joue des prévisions. C’est le paradoxe du réchauffement climatique. On l’a très bien vu cette année, un hiver avec du froid donc une nature au ralenti. Puis des températures trop clémentes en mars, donc un démarrage tambour battant. Et comme ce réchauffement n’exclue pas des retours intempestifs du gel, ils sont plus dangereux que si les températures de mars avaient été plus normales donc plus hivernales.

Une autre préoccupation me taraude ce soir. Depuis trois jours, un très mauvais débat s’est instauré sur tweeter à propos de l’élevage. Un mélange de politique, de jeux d’influences et beaucoup d’égos déplacés. Un débat qui relance l’opposition et la bataille entre paysans pour se partager l’argent de la PAC… On est très loin d’une réflexion de fond pour sortir l’élevage de l’impasse ! J’avoue que je voulais écrire des propositions ou plutôt renouveler ce que j’ai déjà écrit dans le passé. Mais je me demande s’il est utile de le faire tant certains estiment détenir la vérité absolue et bloquent tout débat !

C’est affligeant quand on connait la situation morale des éleveurs et celle de l’élevage… Le temps de "nous paysans" est déjà loin !

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29 mars 2021

Quelle a été la dernière « bonne année » sur ma ferme ? 2007 !

La crise de 2008 marque le début de la crise de l’élevage. Je laisse aux spécialistes le soin d’en chercher les causes. Personnellement, je constate quand je prends du recul que la crise économique de 2008 a amplifié et rendu visible, un mouvement entamé quelques années plus tôt : Une hausse du prix de nos intrants et services alors que le prix de vente de nos animaux stagnaient voire régressaient, sans que l’on puisse compenser par des gains de productivité. C’est comme si les progrès techniques coutaient plus cher que les gains espérés. Je devrais dire « certains progrès » car je reste preneur d’innovations !

La canicule 2003 et la sécheresse qui en découle, m’avait déjà questionné sur ma stratégie de gestion. Une question du préfet de l’époque fait encore écho chez moi : « Faites-moi des propositions pour que l’élevage soit moins fragile aux aléas climatiques ! » J’avais répondu du tac au tac : « Il faudrait refaire un stock fourrager de précaution, le fenil d’avance de nos anciens, mais tout s’y oppose : Les capacités de stockage, la priorité est donnée au logement des animaux, la fiscalité et surtout le financement… » Tout est construit pour une gestion en flux tendus même le conseil technique y contribue indirectement, les stocks coûtent trop chers. Dans le contexte de l’époque, ce n’était pas aberrant ! Il faut toujours se remettre en situation avant de juger. L’exemple de l’évolution du prix de la paille permet de comprendre, sachant que les engrais, semences, tourteaux, carburants, réparation de matériel et autres pourraient illustrer la démonstration de la même façon. Avant 2003, un camion de paille livré arrivait entre 30 et 35 € la tonne dans nos fermes. En 2003, il est passé à 65 € mais n’est pas vraiment redescendu ensuite (Je parle de moyennes pas de coups de fusil commerciaux dans les deux sens). Nouveau palier en 2013 pour arriver à 85 € puis aucun palier ces trois dernières années où elle a pu atteindre 150 € dans certains cas et semble être compris entre 100 et 120 €, en moyenne…. Quelques soient les derniers chiffres, on voit bien le problème ; sachant qu’il faut 1.5 tonne pour un hiver pour une vache. On est passé d’une cinquantaine d’euros par vache à 150 € au minimum, rien que pour la litière. L’impact est clair, le coût bâtiment flambe et il faudrait les repenser, mais ils sont déjà construits. J’ajoute que si j’agrandis mon troupeau pour mieux « rentabiliser » ce poste bâtiment ou matériel, je fragilise mon système et j’amplifie le problème. Je contribue donc à une inflation du prix des intrants et services.

Pourquoi évoquer cela ? Simplement pour démontrer que l’élevage est en crise structurelle. Une prime de plus n’y changera rien. Notre approche globale de la production et des circuits de commercialisation doit évoluer. Le problème est bien de redonner de la valeur à nos produits.

Si j’analyse les fermes bovines qui s’en sortent le mieux, je peux faire 3 catégories :

Historiquement, il y a ceux qui vendent des reproducteurs ! Il est normal que ces animaux soient plus chers. Le problème est que le marché est limité. Un taureau pour 20 à 25 vaches fait le job. De plus l’insémination artificielle, où un taureau produit des milliers de doses, a restreint le marché tout comme la baisse des effectifs de vaches. On en peut donc pas miser sur ce seul marché pour s’en sortir ! Néanmoins, quelques éleveurs en tirent des revenus honnêtes, il ne faut donc pas le négliger. Mais l’âge d’or est derrière nous…

Il y a ceux qui par relations ou autres, ont réussi à nouer une relation privilégiée avec un boucher ou le rayon boucherie d’une GMS. Généralement, c’est un échange gagnant/gagnant. L’éleveur a un débouché assuré, généralement à un prix plus rémunérateur. Le boucher a la garantie de qualité et peut communiquer sur l’image du ou des éleveurs et sur un système de production. Ce schéma marche très bien, il correspond aux attentes consommateurs. Mais avec un nombre restreint de vrais bouchers, il est encore limité. Toutefois, au moins pour acheter la « paix sociale » dans les régions d’élevage, il se développe avec le retour de rayons « boucherie » en grandes surfaces, sans que la GMS y perde. Resterait à le généraliser dans les grandes villes et les grands bassins de consommation, et là, tout reste à faire. Peut-être qu’à l’instar des boulangers, le terme de « boucherie » pourrait être réglementé et limité à ceux qui entrent dans ce schéma. Il faut noter que ces deals n’est pas trop bien vu des intermédiaires. Un de nos groupements de producteur a cherché à empêcher des contrats éleveurs/GMS dans ma région…

Une troisième catégorie monte de plus en plus. Sous l’impulsion d’éleveuses ou de femmes d’éleveurs, dans l’immense majorité des cas, la vente directe s’est développée. C’est un énorme changement d’approche du métier voire un changement de métier. Pour l’avoir testé, trop tard, je constate que c’est un bon moyen de récupérer de la valeur ajoutée. Attention, certains font un peu n’importe quoi. Si on veut être sérieux, il faut se former et être conscient des demandes du marché. Pour garder sa clientèle, on ne peut pas faire n’importe quoi, tous les animaux ne conviennent pas !  Il peut être tentant d’essayer de faire passer tous les types d’animaux, mais on risque de générer des déceptions…  Au début, les caissettes étaient un mixte de tous les types de viande d’une vache ou de génisse (du beef au pot au feu). Aujourd’hui, certains éleveurs vont plus loin et cherchent à transformer. Ainsi, on peut trouver des saucisses ou autres produits frais. Puis à Charolles, l’institut du charolais a proposé des produits appertisés qui se transportent et se conservent 3 ans. Les morceaux moins faciles à cuisiner ont ainsi de nouveaux débouchés. Vendre sa propre viande est donc plus facile mais très différent de la vente de la caissette des débuts.

Dans les trois cas, le point commun est que l’éleveur fait une hiérarchie de ses animaux. Pour rester crédible, Il ne doit proposer que les animaux qui correspondent aux attentes. Il accepte une segmentation des animaux au sein de son troupeau. Autre point commun, il y a un lien direct entre l’éleveur et son client ! Il peut donc « raconter l’histoire » de l’animal, son alimentation, son sanitaire… Il doit aussi s’adapter au marché en changeant parfois sa façon de travailler ou d’élever. Dans les trois cas, on peut qualifier ce circuit de « court » !

Reste « le reste », c’est-à-dire tous les animaux ne passant pas dans ces circuits ; L’immense majorité de la production bovine ! Pour comprendre, il faut regarder les évolutions. J’en ai parlé de multiples fois. La consommation de viande a changé. Le steak haché a bouleversé les habitudes. Un vrai steak haché de boucherie est fait avec des morceaux à griller. Mais en système industriel, il a été dévoyé pour permettre la consommation rapide de morceaux à cuisson lente, en y ajoutant des adjuvants ! Il y a 20 ans, ce steak industriel était une production peu développée, faite à partir de vaches laitières de réforme. Au fil des ans, avec la montée en puissance des burgers et autres plats transformés, la production a augmentée pour se situer à 60% de la viande bovine consommée en France ces dernières années. En parallèle, le troupeau a fortement évolué ces trois dernières décennies. On est passé en 30 ans d’un troupeau archi majoritaire en vaches laitières (sans doute aux alentours de 60%) par rapport aux vaches allaitantes. Ce rapport est presque inversé aujourd’hui !!!!  Donc pour faire du steak haché, on utilise de plus en plus de la viande issue du troupeau allaitant sans aucune différenciation finale, donc sans segmentation de marché. Les installations industrielles coûtent très chères, il faut les faire tourner et pour y arriver, plus on reste dans une approche « minerai » mieux c’est ! (C’est là que l’on retrouve l’importance de la décision du conseil d’état à propos de lactalis) Donc, au fil des ans, les grands groupes, qui sont les seuls à pouvoir se payer une chaine de steak haché surgelé (c’est une usine) ont pu s’approvisionner en indexant de plus en plus tous les prix sur celui de la vache laitière de réforme pour garantir leurs volumes de transformation ! Celle-ci est un sous-produit du lait, les critères d’élevage et de finition des animaux ne sont pas comparables avec ceux d’une vache allaitante. Mais cette différence n’est pas prise en compte dans ce système industriel. De plus, on a eu la fragmentation des carcasses avec les barquettes et les PAD. Bonnes ou mauvaises vaches, on trie les meilleurs morceaux, en fonction de la demande des GMS. On les met sous vide immédiatement, sans maturation et ils peuvent être vendues sans intervention d’un vrai boucher… Le reste de l’animal passe en haché avec la valorisation décrite précédemment…

Pour tenter de produire moins cher, les éleveurs sont tentés de réduire la durée d’élevage. On supprime des « passages à l’herbe » avec des finitions au maïs. Si on gagne en capital immobilisé en rajeunissant les sorties, on peut ainsi produire plus d’animaux, mais par contre, on perd en qualité. On peut également jouer sur la catégorie. Par exemple, la babynette est une génisse finie en 2 ans sans second passage à l’herbe, on peut donc vendre sous ce terme les bonnes pièces dont les qualités bouchères n’ont aucune comparaison possible avec une vraie génisse de 3 ou 4 ans qui elle est passée 3 ou 4 saisons en pâturage ! Il y a trop d’intérêts financiers en jeu pour que la filière accepte enfin une vraie transparence. Le chantage à l’emploi joue également à fond car un abattoir industriel nécessite beaucoup de main d’œuvre ! Côté éleveur, la qualité, sortie des 3 alternatives évoquées plus haut, ne paie pas vraiment. Pour admettre une segmentation de nos animaux en ferme, il faudrait qu’il y ait une vraie différence de prix.

J’ai toujours respecté le cahier des charges label et autres sur ma ferme pour tous mes animaux, mais avec un résultat financier médiocre. Juste par bonne conscience, le besoin de bien faire, pas par intérêt pécunier. Car que je fasse bien ou mal, le seul critère de paiement est le rendement théorique viande/carcasse jugé uniquement sur une classification datant des années lointaines (1960) où on manquait de viande…

 

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28 mars 2021

histoire de vent

Pour garder mémoire dans quelques mois du vent des ramaux : Plein sud !

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Est ce que cela a une valeur à l'heure du réchauffement climatique ? Il serait interessant de noter un peu plus que la pluviométrie pour pouvoir répondre au bout de quelques années... Les règles météo ne se décrètent pas sur des observations immédiates mais sur une somme d'observations pluriannuelles. Rien que pour déterminer une normale de température, il faut au moins 20 ans de relevés ! Cela relativise certaines expressions employées par les présentateurs télé chaque jour...

 

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24 mars 2021

Contraint de chasser les primes pour survivre, malgré moi !

Mon dernier billet, je l’espère, vous a démontré la place incontournable qu’ont prises les subventions dans la vie de nos fermes. Pas facile, même impossible de s’en passer. Chaque changement des règles d’attribution bouleverse nos gestions, sans qu’on puisse anticiper toutes les conséquences…

Je vais prendre un exemple. J’avais réussi à équilibrer mon système de production fourragère/production viande entre 2010 et 2015 avec un accroc, supportable, avec une sécheresse en 2013 je crois ? En clair, je récoltais environ 500 bottes de foin en moyenne chaque année qui me permettaient d’en mettre une soixantaine de côté annuellement en prévision de sécheresses ! En parallèle, la vingtaine d’hectares de céréales de la ferme couvrait le paillage ainsi que toutes les finitions d'animaux. Comme je stockais l’intégralité du grain récolté, je pouvais avoir un stock de précaution pour pouvoir compléter une ration à base partielle de paille là encore en cas de sécheresse. L’énorme avantage du grain, bien stocké, est que l’on peut le garder d’une année sur l’autre sans aucune perte de valeur !!! Idem pour la paille, c’est moins vrai pour le foin, quasi impossible avec les ensilages (il y a toujours des fuites après un second été) ! Donc mon système était stabilisé pour 70 vêlages environ et 72 droits à prime ABA !

 

Jusqu’en 2015, on pouvait faire primer une partie des génisses de renouvellement avant qu’elles ne mettent bas. Je ne sais pas qui a fait du lobbying auprès du ministère mais pour forcer à augmenter le troupeau, il a été décidé de ne plus primer ces animaux. Qu’ai-je fait pour ne pas perdre ces primes ? J’ai gardé plus de vaches ! 15 à 20 %, cela ne semble pas énorme et on se dit qu’avec un peu plus d’engrais on va « passer » ! Vue en macro économie, c’est plutôt bien ! « On a poussé à produire donc créé de la richesse qui doit profiter à tous » !  J’ai entendu l’argument mainte et mainte fois, « le nombre de vaches est un atout majeur pour notre région » !  J’étais donc un bon petit soldat…

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Pas de soucis la première année, c’est bien passé techniquement ! Mais patatra, pour la première fois, je dois rapidement ouvrir une ligne de trésorerie sur mon compte bancaire. Pourquoi ? Le prix de nos animaux plafonne dans le meilleur des cas (broutards) ou baisse pour les animaux finis. Je ne profite pas du tout de cette hausse d’effectif en termes financiers. Je travaille plus, sans aucun résultat, pour rien ! Là-dessus, arrive la FCO qui provoque l’avortement à l’automne de vaches de ma tête de lot, vêlant en décembre et des génisses et des vaches vides chez les retardées. En nombre, cela ne fait pas beaucoup, quelques unités ! Mais énorme problème, pour avoir les 72 animaux, il me faut garder tout le monde pour avoir le nombre d’animaux éligibles en fin d’hiver afin de faire la déclaration avec assez d’animaux. Je dois ensuite respecter les règles de pourcentages de remplacement (trop compliquées à expliquer en une phrase) pendant les 6 mois suivant, soit jusqu’à l’automne ! Pour faire simple, il faut garder des animaux de façon forcée, en hiver et en été donc aux mauvais moments par rapport à la pousse de l’herbe. C’est ce qui rompt l’équilibre productif de ma ferme. Si la filière profite de volumes en hausse, nous, les éleveurs, nous commençons une descente en enfer.

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Là-dessus, arrive une sécheresse catastrophique et on perd la possibilité d’une gestion intelligente du troupeau ! 260 bottes de foin récoltées, 100 distribuées en été et ainsi que quasi toute ma paille pour nourrir pour la sécheresse avant l’hiver…  Coincé par les règles administratives, on vend les animaux d’avenir, les broutardes en particulier, qui ne sont pas primables et on conserve des animaux moins productifs car retardés à cause la FCO, tout cela pour une prime donc on ne peut pas se passer.

Le coût d’une sécheresse, à l’époque, pour un troupeau de la taille du mien était de 20000 € environ. En discutant avec mes collègues, la plupart ont financé par un emprunt de la moitié, un quart l’a été par les primes sécheresse et le dernier quart a été financé en réduisant le prélèvement privé ! Après, il y a tous les cas de figure. Moi, la première année, j’ai acheté 2 camions de paille pour 4000 € et du tourteau de colza pour équilibrer la ration.  les primes sécheresse n’ont pas suffi (J’ai touché moins que d’autres car les céréales ne sont pas indemnisées sauf le maïs ensilage). J’ai fait manger tout le stock de précaution en foin et de grain, mais surtout j’ai vendu les animaux à la baisse. C’est comme si j’avais cédé mon stock de précaution à la filière pour rien, à valeur 0. Seul avantage, je ne me suis pas endetté !!!  Car si les taux sont très très bas, voire à zéro grâce à notre conseil départemental, il faudra bien rembourser le capital un jour ! 

L’année suivante, sécheresse à nouveau, j’ai fait un autre choix. Si j’avais voulu garder la ferme en l’état, il aurait fallu m’endetter, une aberration. Donc, j’ai décapitalisé pour financer les achats de copeaux en remplacement avantageux de la paille, j’ai renoncé à une partie des primes ABA en faisant moins de vêlages et j’ai touché moins de prime sécheresse ! Ce choix était rendu possible par la proximité de la retraite, il n’est pas envisageable pour les jeunes qui s’installent !  Je l’ai payé cher au moment de la vente définitive du troupeau. Une carrière d’efforts sans la récompense finale attendue à la fin ! Le comportement de la filière est majeur puisque j’ai vendu mes vaches sensiblement moins chères qu’elles ne valaient en 1981 lors de mon installation définitive ! Vous comprenez mon amertume ! Vous comprenez aussi qu’amputer en l’état des primes soit vécu comme une agression de l’état par les éleveurs.

même endroit sécheresse

Même si ce n’est qu’une hypothèse de travail parmi d’autres pour le moment, c’est, à mon avis, une erreur majeure de l’évoquer.  La prime à la vache date de 1978, elle fait partie des piliers de l’élevage allaitant. Vouloir y toucher sans avoir été capable d’inverser la spirale à la baisse des prix évoquée précédemment est une folie politique. Par mon exemple, j’ai essayé de poser la question de la pertinence actuelle de cette prime qui doit évoluer, c’est certain ! Mais il y a le fond, la forme, le moment pour y travailler, j’y reviendrai…

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22 mars 2021

Mauvaises nouvelles pour l’élevage bovin en France...

 Quand une filière n'arrive pas à s'adapter et innover, elle subit :

Je pense qu’il est inutile de revenir sur la situation actuelle de l’élevage bovin en France. Une épidémie de FCO puis 3 sécheresses importantes 3 années de suite ont mis à mal le troupeau allaitant en particulier. En 3 ou 4 ans, plus de 250000 vaches ont disparues…. Et ce n’est malheureusement sans doute pas terminé !

A ces raisons techniques, s’ajoute des raisons économiques. Alors que les éleveurs auraient besoin d’un soutien économique au travers de prix plus rémunérateurs puisque les coûts de production augmentent, le jeu du marché à court terme et la stratégie des acteurs de la filière enfoncent le clou. Les cours des animaux baissent même s’il y en a moins sur le marché. Une seule catégorie a un peu profité de la situation COVID cet été, les vaches finies de bonne qualité, après des années de marasme. Alors que mes dernières vaches sont parties entre 3.60 et 3.8 € fin 2019 les prix sont passés à 4.10 € à 4,20 € cet été. Mais cela reste bien en dessous des prix de revient. A l’inverse, alors que le nombre de broutards mis en marché a fortement baissé, les italiens les ont achetés beaucoup moins cher cet automne et cet hiver. Le résultat global se traduit, sur les fermes par une nouvelle baisse du revenu des éleveurs. Voilà plus d’une décennie que cela dure…

Il y a 15 jours ou 3 semaines, j’ai souri en lisant à plusieurs endroits des communiqués de presse alarmistes de « marchands de bestiaux » ! Une production en diminution de 10 % en nombre, ça commence à se sentir. La technique de payer moins cher au producteur pour conserver sa marge touche peut-être à ses limites ? Dans l’incapacité de répercuter sur leurs clients une hausse compensant la baisse du nombre d’animaux, c’était leur seule solution, tout au moins la plus facile pour eux. Mais ce faisant, en quelques années, ils ont participé à la baisse de la production qui elle, avait besoin au contraire de prix en hausse pour acheter la nourriture manquante… Je ne souhaite pas leur disparition mais je suis très critique sur les techniques d’achat de certains. Arriver dans une ferme en annonçant que les prix baissent à cause d’importations de viande soi-disant massive, en évoquant les accords du CETA ou du Mercosur même pas signé, pour mettre l’éleveur en position de faiblesse pour en profiter un maximum a été la technique d’achat des trois dernières années. Sauf que c’est un mensonge puisque les importations de viande au niveau européen ont diminué !!! Inutile alors de chercher plus loin la perte de moral des éleveurs et tout ce qui en découle. Idem, cet été pour les broutards avec l’Italie où cette fois ils évoquaient une baisse du cours de animaux finis dans ce pays alors que les remontées sur les prix pratiqués là-bas indiquaient le contraire. Le pire est que les exportateurs, même coopérateurs, entretiennent les mêmes rumeurs pour garder leur marché et surtout leur marge ! Et oui, avec moins d’animaux commercialisés, il en faut un peu plus par animal…

Une autre nouvelle vient assommer les éleveurs. Toute tentative de démarquer nos produits serait-elle vouée à l’échec ? En clair, Lactalis, furieux de devoir indiquer l’origine du lait employé pour ses produits transformés a fait un recours auprès du conseil d’état puisque c’est une mesure prise par le gouvernement. Résultat, cette mesure serait contraire à un règlement européen qui au nom de la libre concurrence considère que le lait est un minerai ! La même chose pour la viande. Donc, par exemple, tous les beurres ou fromages de marques peuvent être fait avec du lait venant de l’autre bout du monde sans qu’il soit obligatoire d’en mentionner l’origine. Sans revenir sur la guerre du camembert pour savoir s’il ne peut être fait qu’avec du lait normand ou de n’importe où, on régresse. Selon cette logique, avec un bon marketing, on aura des beurres ou fromages que l’on croira français mais fait avec des laits importés. L’objectif de Lactalis est de ne pas être dépendant des producteurs et de les mettre en concurrence avec des produits de l’autre bout du monde comme le lait néozélandais même si dans la réalité les volumes éventuellement importés sont minimes. Il se passe donc la même chose qu’en viande bovine… Quel paradoxe puisque la demande sociétale est strictement inverse. Sauf que le citoyen lorsqu’il endosse son habit de consommateur entre dans le jeu de Lactalis en achetant ses produits très bien marketés ou à un prix bas. On est très très loin de l’esprit de la loi « EGALIM » et d’un retour de valeur pour les producteurs… Personnellement, comme je fais aussi une partie des courses de la maison, je boycotte les produits Lactalis et pas que… Mais je reconnais que pour le consommateur il soit très difficile de s’y retrouver. Pour la viande, aller chez un boucher ou acheter en vente directe sont les seules garanties formelles. Pour le lait, c’est plus compliqué, il y a les démarches comme « c’est qui le patron » ou autres ! Pour les fromages, soit on a un bon fromager qui achète directement à des producteurs, soit il faut rester sur des AOP, des fromages de chèvres ou de brebis avec des noms de producteurs si on doit passer en grande surface…

Sur le sujet de la communication, la dernière semaine, j’ai été assez surpris par le culot de Carrefour. Je vous explique. La production d’œufs se restructure à la vitesse grand V ! Les poules en cage sont de plus en plus bannies au profit d’élevage avec parcours extérieur… Une telle mutation s’accompagne d’investissements très conséquents. En parallèle, la moisson a été mauvaise en France, le cours des céréales est donc en hausse entrainant une hausse du prix des aliments. Or ceux-ci entrent de façon conséquente dans le prix de revient des œufs. Lors des discussions annuelles entre GMS et représentants des producteurs, Carrefour est arrivé en exigeant 4% de baisse, sans discussions. Bien évidemment, pour eux, la hausse des coûts de production ne compte pas, seule leur marge est importante… C’est un exemple qui a fuité, j’imagine qu’il en a été de même pour toutes les autres négociations, mais par crainte de représailles sous forme de déréférencement le silence s’est imposé. Incroyable, la semaine dernière, j’entends une publicité à la radio annonçant qu’on peut s’inscrire sur leur site pour visiter des fermes sélectionnées par leurs soins ! D’un côté on écrase les paysans en leur volant leur travail à travers les prix proposés à l’achat. De l’autre, on communique pour faire croire que l’on soutient ces mêmes paysans en utilisant leur image !!! Drôle de façon de se donner bonne conscience.  Il fallait oser ! Mais pourquoi se gêner ?

Tous ces événements mis bout à bout montrent que tout reste à faire. L’aval de nos filières, du marchand de bestiaux au grand distributeur, en passant par les transformateurs considère que puisque nous touchons des subventions, ils ont le droit de les récupérer en achetant le moins cher possible, sans tenir compte des réalités de prix de revient ! Pour parvenir à cela, tous les jeux sont possibles, passant par de fausses informations, la mise en concurrence avec des produits ne présentant pas les mêmes garanties, une communication biaisée avec des étiquettes floues… J’en passe et des meilleurs. Et quand cela tourne mal, comme cela arrive avec la baisse du troupeau allaitant, tout le monde se tourne vers l’état pour qu’il agisse ! En suggérant des demandes de subventions supplémentaires qu’ils espèrent récupérer ensuite avec des prix à nouveau à la baisse au prétexte d’en faire bénéficier les consommateurs ! La spirale est infernale et semble sans fin.

Personnellement, je pense que la sortie se fera par un vrai deal entre consommateurs et paysans qui s’affranchisse du monopole des intermédiaires. Malheureusement, en dehors de quelques circuits courts, dont font partis les vrais bouchers, volaillers, fromagers ou certains traiteurs, nous en sommes très loin ! Et pire, autre mauvaise nouvelle de la semaine, l’état avec les projets de nouvelle PAC n’est pas prêt à remettre des euros dans le circuit mais plutôt à en retirer ! Il sera facile à la filière de faire front commun, pour ne pas aborder les questions qui fâchent...

Ce sera l’objet d’un prochain billet !

 

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20 mars 2021

Après plus de 40 ans de cotisations, j’ai été radié de la MSA…

 

La carte vitale est le sésame pour bénéficier des soins. En arrivant pour une prise de sang, quelle n’a pas été ma surprise de découvrir que ma carte n’était plus à jour. Voulant bénéficier du tiers payant, comme tout à chacun, j’ai tenté par trois fois la mise à jour, sans succès. Résultat, erreur 1121 sans autre explication s’affichait. Le laboratoire, sympa, m’a proposé de faire l’analyse et de revenir chercher les résultats avec le problème résolu…

Dès mon retour à la maison, je me suis mis en quête du numéro de téléphone de ma MSA. Il faut chercher car tout est fait pour qu’on n’appelle pas, sauf le numéro d’urgence pour les agriculteurs en détresse psychologique.  Avant de passer en petite musique, il faut répondre à l’automate en tapant sur les touches 1 ou 2 ou 3…. Tout le monde connaît. Bien sûr, rien n’est prévu pour une carte vitale qui ne veut pas se mettre à jour, j’ai donc dû m’y reprendre à deux fois pour taper le chiffre qui correspondait le moins mal à mon problème. Ensuite, j’ai pris ma tablette pour surfer en attendant qu’un correspondant se libère. 15 minutes, 20 minutes, je ne sais pas. Je surfais en musique. Bien sûr, vient le moment mal anticipé, où on se dit qu’il faudrait aller aux toilettes mais qu’il serait dommage de louper l’appel ! Faire suivre le téléphone est une solution, mais il faut aussi le numéro de sécu pour être identifié, c’est donc bien compliqué…. Par sagesse, j’ai donc choisi la retenue !  J’ai, de plus, eu peur de voir le temps d’attente remis à 0 en cas de rappel donc perdu et plus grave de risquer une nouvelle attente qui se prolonge après l’heure de fermeture du service ! Il m’est déjà arrivé pour une autre société, après une demie heure d’attente, d’entendre « Le service est fermé, veuillez rappeler ultérieurement

Quand enfin une voix humaine s’est manifestée, après avoir décliné mon identité sociale, je pensais avoir touché le graal ! Que nenni : « Mais vous n’êtes plus affilié chez nous, on ne vous connait pas… » J’avoue mon désappointement. « Vous travaillez dans un autre secteur donc ce n’est pas à nous… »  Le ton est sans appel. Reste calme PH : « Je suis en retraite, cela fait plus de quarante ans que je cotise chez vous ! J’ai même reçu mon avis de versement de retraite il y a une semaine… » A force d’insister, la personne fait l’effort de rechercher. Après un long silence, la voix se manifeste à nouveau. Le ton est différent « Il y a un problème, je le signale au service de la carte vitale… Vous pouvez faire faire une feuille de soins et nous vous rembourserons… » J’insiste « la carte, je pourrais faire la mise à jour quand ? » « Il faut 48 h. Nous vous téléphonerons pour vos avertir… »

Quand j’explique la situation au labo, il est compréhensif et me propose d’attendre la fin de semaine pour régulariser. Trois jours plus tard, je n’ai toujours aucune nouveller (et je n'en aurai jamais). Je fais une insomnie la nuit en imaginant que je suis peut-être radié définitivement. Je me demande si j’ai manqué un courrier ou une déclaration ? Imaginez-vous sans plus aucune couverture sociale ! C’est même pour éviter cela que la CMU a été créée. Le vendredi main, n’ayant aucun signe de la MSA, je décide de descendre à la pharmacie du village pour tenter une mise à jour. REUSSIE ! Je jubile. Du coup, je fais un aller-retour au labo pour régulariser la situation. La MSA ne me remboursera pas les 30 km qu’elle m’a occasionné.

Vous pensez que j’ai surréagi ! Peut-être ? Je pense que c’est quelque chose de profond et je ne suis pas le seul à le ressentir. J’ai toujours payé mes cotisations à l’heure, quitte à me priver de prélèvements personnels qui n’ont jamais dépassés le SMIC ! A tort ou à raison, je vis la situation comme l’expression de mépris par rapport à la condition de paysan. C’est comme si les structures qui nous accompagnent n’avaient pas de compte à rendre ! Qu’une erreur se soit produite, je ne le conteste pas. Mais qu’il n’y ait pas eu un coup de fil ou un mot d’excuse me sidère. Pour moi, c’était très important. Heureusement, que je n’ai pas attendu. Nous sommes des numéros, nous ne sommes plus des personnes. 

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10 mars 2021

« Nous paysans », le débat…

 

Le monde paysan, comme toute population, est traversé par différents courants de pensées. Rien de plus normal. Mais dans l’excès, c’est contre-productif ! Depuis des années, c’est devenu pour certains une guerre qui tourne autour de « Tout ce que je fais est bien, ce que font les autres ne l’est pas » ! Cet état d’esprit est exacerbé depuis 1996 et la crise de la vache folle. C’est utilisé comme un leitmotiv politique pour certains. Il y aurait un modèle universel qui serait le seul à promouvoir et tout le reste serait à jeter à la poubelle. Cela vaut aussi bien pour les ultras de l’agriculture biologique que pour ceux du productivisme à tout prix !

Au milieu de tout cela, il y a des femmes et des hommes qui essayent de faire au mieux. Objectivement, il est compliqué de s’y retrouver sauf à écouter son bon sens ! Le problème est qu’on veut nous faire rentrer dans des cases pour conforter son groupe de croyances personnelles. Tel « écologiste » me classera comme productiviste parce que j’emploie des engrais chimiques ou que je fais un désherbage sur mes céréales, sans regarder ma façon de les utiliser. Tel « productiviste » me taxera de rétro parce que je ne cherche pas à tirer le maximum de ma terre ou que je ne systématise pas un traitement…. Il y a mille critères de classement, chacun a le sien. Ces critères sont de plus en plus clivants et définitifs avec l’éloignement physique des producteurs. Plus on écoute des citadins de plusieurs générations, plus les avis sont tranchés. Les pires étant ceux qui reviennent ensuite à la campagne en se drapant d’un rôle de missionnaire !

Dame Nature est terriblement compliquée. Il est absurde de s’interdire une technique comme il est absurde d’en faire un emploi systématique sans prendre du recul. Un paysan travaille en permanence sur un fil d’équilibriste. L’exemple de l’emploi des antibiotiques en élevage est très intéressant. Il y a eu la période du tout antibio. On en donnait systématiquement dans certaines productions aussi bien pour prévenir des maladies que pour améliorer l’assimilation des aliments donc le rendement de la ration alimentaire. Cela a été interdit avec l’apparition d’antibiorésistances qui mettent en difficulté la médecine humaine. C’est donc totalement proscrit aujourd’hui. Même dans notre production où l’emploi systématique était très modéré, ce changement n’a été rendu possible, sans catastrophe sanitaire, que par d’autres progrès techniques. Une amélioration réelle des bâtiments d’élevage, mieux ventilés et moins chargés, une meilleure gestion de l’introduction des animaux, le respect de gestes d’hygiène élémentaire ont été mis en place dans les fermes… Mais aussi, la capacité de pouvoir faire des analyses très sophistiquées avec un rendu de résultats très rapide grâce à des labos vétérinaires de proximité, s’appuyant sur un réseau de vétérinaires hyper dynamiques… Grâce à cela, on n’utilise plus les antibiotiques que pour soigner et uniquement quand c’est nécessaire : « C’est pas automatique »…

Si on regarde ce qui se passe avec la COVID, on peut faire des analogies. Le port du masque a inhibé la circulation de la grippe. Le lavage régulier des mains a fait oublier la gastro (comme me l’a fait remarquer une amie ; « on était bien crade ! »). Les analyses permettent de détecter la présence du virus même sous une forme asymptomatique. La recherche fondamentale a permis de caractériser le virus puis de faire des vaccins en un temps record grâce à des techniques utilisant le génie génétique. En attendant ces vaccins, le confinement limite les circulations virales… Cette dernière mesure soulève un paradoxe, puisque certains se servent des précautions sanitaires à l’entrée des bâtiments d’élevage pour faire croire à la volonté des éleveurs de cacher leurs pratiques.

Des progrès restent à faire comme conforter les réseaux de vigilance qui, pour les humains comme pour les élevages, vont devoir se mondialiser pour une transparence totale avec des alertes diffusées en temps réel. A travers ces exemples très simples, je veux tenter de démontrer que nous sommes interdépendants les uns des autres et que personne n’a raison dans son coin en pensant détenir la solution miracle. On a vu ce que cela donnait avec le professeur Raoult et l’utilisation politique qui a été faite de ses affirmations. Heureusement que l’opinion publique n’a pas été décisionnaire au printemps dernier !

Pour en revenir à l’agriculture, la question est simple : Comment nourrir de plus en plus d’humains sans altérer l’outil de production ? Je n’ai pas de réponse définitive. J’ai passé ma carrière à picorer à droite et à gauche des idées et des solutions. La plupart du temps, c’est l’économie qui commande. Je me suis vite rendu compte pour mon élevage que la recherche d’une plus grande autonomie était vitale. En utilisant mieux les effluents, j’ai diminué des deux tiers l’emploi d’engrais chimiques. Mais les années suivant les sécheresses, j’étais obligé d’y recourir un peu plus pour refaire un stock de foin de précaution. J’ai réussi à diminuer le désherbage chimique de mes céréales en travaillant plus la terre en été, sauf que j’ai consommé plus de carburant et sans doute libéré un peu plus de CO2 du sol… J’ai tenté des semis intermédiaires pour limiter ce travail du sol mais avec les sécheresses, elles n’ont pas poussé. Je peux multiplier les exemples sans pouvoir dire que tel ou tel principe puisse être abandonné sans conséquences ou que tel autre marche à tous les coups ! Je reste humble, dame Nature est imprévisible et j’ai besoin de multiples solutions de rattrapage au cas où, donc de ne pas m’enfermer dans un dogme !

J’ai hésité à regarder le débat qui suivait le documentaire « Nous paysans ». Finalement, je suis allé au bout pour une raison très simple. Pour la première fois depuis bien longtemps à la télévision, les débateurs, représentant pourtant des agricultures aux antipodes les unes des autres, sont restés très respectueux des pratiques des autres. Il n’était pas question de porter de jugement mais de témoigner de l’expérience de chacun, avec ses réussites mais aussi ses limites. J’ai retrouvé dans tous ces témoignages, la passion qui m’a animé tout au long de ma carrière, mais aussi les doutes et les interrogations. Le temps de cette soirée, je n’étais pas pro tel type d’agriculture contre tel autre, mais un paysan rescapé, fier de ce qu’il est, cherchant à bien faire, avec mes qualités et mes défauts !!! Bref un « paysanheureux » qu’on parle enfin positivement de mon métier sans s’écharper !

Un immense merci aux journalistes qui ont permis ce débat, loin des polémistes habituels qui ont envahi tous les espaces médiatiques.

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01 mars 2021

« Nous Paysans » : Un documentaire passionnant

Mardi soir, surprise pour Mme PH, je suis allé au bout du débat qui a suivi le documentaire. Je ne me couche pas souvent aussi tard, des restes d’une habitude de paysan !

Quel est mon avis sur le documentaire ?

Remarquable ! La première chose qui me vient à l’esprit est qu’on ne se connait pas si on ne connait pas son passé. J’ajoute qu’on ne peut penser « avenir » sans connaitre son histoire donc les raisons qui nous ont conduit à la situation présente.

Le documentaire traite de façon juste, j’ai envie de rajouter « enfin », l’esclavage que représentait le travail des champs. Du lever au coucher du soleil à la belle saison, il fallait constamment s’employer physiquement pour un résultat souvent très maigre. Enfin, et ce n’est pas faute de le répéter et d’en témoigner ici, des images d’archives de ce travail manuel de l’époque ont montré cette dureté au labeur. Personne ne le supporterait aujourd’hui sauf à le faire faire par les autres. Le « c’était mieux avant » a trouvé là ses limites voire la preuve que ce n’était pas le cas. Imaginerait-on renvoyer dans les champs, pour 80 heures par semaine, les deux tiers de la population française ? C’est pourtant ce qu’il faudrait faire si on voulait se passer de la mécanisation ! Je souscris totalement à la réflexion du paysan de Côte D’or quand il dit « Sur le tracteur, on était assis et en se retournant on voyait la terre être labourée, magique ! » Pour rappel chez moi, le labour avec les chevaux durait plusieurs mois. Quelle que soit la météo, il fallait y aller, toute la durée du jour. Les chevaux n’ont pas de phares…

Le documentaire rappelle une autre vérité oubliée dans notre monde d’abondance : On manquait de nourriture en Europe jusque dans les années 50 et la fin des tickets de rationnement. Cela ne fait que 70 ans que nous avons retrouvé une autonomie, bien relative pour certaines productions. Peu de citoyens imaginent que la disette puisse revenir. Pourtant, dans l’histoire, on a connu ce genre de retournement. Si on réfléchit, on peut faire un parallèle avec la crise de la COVID. On constate alors notre extrême vulnérabilité en équipements sanitaires. On a manqué de masques et de protections de mars à juin 2020. On a peiné avec l’approvisionnement de beaucoup de médicaments, je n’ose pas parler des vaccins… Bref, nous nous sommes rendus compte que nous étions démunis et qu’on devait se placer sous le bon vouloir d’autres pays, la Chine en particulier. Si notre agriculture venait à être démantelée pour des raisons idéologiques, nous perdrions immédiatement notre indépendance de décision, donc notre liberté ! Les rafales (les avions) ne nourrissent pas.

Le documentaire démontre l’incroyable capacité d’adaptation des paysans. Ayant eu la chance de visiter d’autres pays, je me pose énormément de questions sur le choix du modèle agricole à préserver. La mosaïque de fermes françaises est souvent présentée dans les milieux économiques dit avisés, comme un handicap. Pourtant à la réflexion, j’y vois le contraire. Chaque paysan a une personnalité différente qui s’exprime dans sa conduite d’exploitation qui s’en trouve différente d’une ferme à l’autre, adaptée finalement à la situation locale. La grande révolution que la JAC a permis de faire émerger est la fin du patriarcat qui conduisait à la reproduction d’un modèle séculaire, sans grandes innovations, ni grands changements… Or la nature n’est pas uniforme ! Il faut sans cesse s’adapter, souvent en temps réel, accompagné d’une prise de risques qu’il faut apprécier tout aussi rapidement, être autonome pour être efficace. Cette gestion quotidienne est totalement incompatible avec une prise de décision centralisée, éloignée du terrain. Tous les modèles qui se sont écartés de cette proximité ont échoué. J’aurais plein d’exemples pour démontrer mes propos mais il serait trop long de les rapporter ici… Pour moi la taille n’est pas le bon critère mais j’admets qu’il faille des minimas, variant selon les productions. Toutefois, attention, je me méfie, avec l’expérience de la gestion des droits à prime bovins, d’une définition trop stricte de ces limites…

Un autre point plaide pour une agriculture à taille humaine donc une agriculture familiale. L’individualisation des fermes a permis dans le passé l’émergence des innovations majeures. La JAC a permis la prise de conscience par chacun de son rôle essentiel pour faire émerger des idées nouvelles, oser. Il peut en être de même pour l’avenir, en particulier pour trouver des solutions aux grands enjeux que la société pose aux paysans d’aujourd’hui. Une gestion centralisée impose un modèle unique d’exploitation dans lequel innover est complexe, voire impossible. On exécute des ordres. Un individu, seul responsable dans sa structure, peut avoir une idée et prendre le risque de la tester ! De plus, en agriculture, il y a une capacité d’appropriation énorme. Si un « truc » marche chez le voisin, on l’adopte. Il y a parfois des écueils, je pense à la course à la taille des tracteurs souvent prise en exemple. Mais en favorisant les échanges directs entre agriculteurs dans les années 60, on a favorisé les échanges d’expérience qui ont vulgarisé les techniques à une vitesse incroyable. On peut créer la même dynamique sur les enjeux climatiques et avoir des résultats très rapides. Je crois plus à la performance d’une agriculture travaillant en réseau qu’à des fermes d’énorme taille. Déjà, beaucoup d’entre-nous font des choses concrètes mais on n’en parle pas ! Au court de ces dix dernières années, j’ai changé beaucoup de choses sur ma ferme. Y compris en piquant des idées à l’agriculture biologique que je refuse personnellement de caricaturer. Je l’ai fait en recevant du public, suite à des remarques ou des questions de visiteurs. C’est aussi pour cela que je réagis parfois très vivement à certaines critiques, qui ne tiennent pas compte de ces réalités de terrain. Dans les médias, « on ne parle que des trains qui arrivent en retard, jamais de l’immense majorité qui arrivent à l’heure ! » Le succès de la vente directe prouve que le consommateur demande un produit « original » et non un produit alimentaire standardisé, au moins pour la cuisine festive. Le vin, les œufs ou le comté nous en apportent la preuve chaque jour !

L’énorme problème de l’agriculture française actuelle est la conséquence d’une réussite incroyable. En 20 ans, on a rendu l’Europe autosuffisante grâce à la mécanisation et à ce que certains réduisent un peu vite à la chimie. Pour ce faire, la PAC des années 60 a conduit à la recherche de la production maximale, soit à l’hectare, soit par unité de main d’œuvre… « Il faut être productif pour survivre » : Un crédo mille fois répété, toujours d’actualité. Mais cette performance est mesurée uniquement en volume, en nombre ou en poids ! Tout était bon pour y arriver. La « pique » du documentaire, mal vécue par certains, contre le « conseil agricole » et les coopératives est révélatrice même si elle est un peu excessive. Le problème : une partie de la « technostructure agricole » est restée sur cette ligne. J’ose ici, même si je me fais démolir, avancer une hypothèse. Que se serait-il passé si dans les années 80, quand on a commencé à crouler sous les surstocks, on avait introduit dans les conventions collectives des cadres de nos structures, une part de rénumération liée à la valeur ajoutée réellement apportée sur les fermes ? Aujourd’hui, les salaires des dirigeants restent indexés sur le chiffre d’affaire, le nombre de salariés, le poids des investissements… Bref sur la taille ! Intégrer un nouveau critère n’est pas une utopie, cela marche pour les vins, les semences ou le comté par exemple. Au contraire, on a fait le choix de fournir massivement l’agroalimentaire à la fin du mandat de Mr Giscard d’Estaing, avec la création d’un secrétariat d’état à l’agroalimentaire et l’exportation, donc de pousser aux volumes, le fameux pétrole vert. En 40 ans d’engagement dans le système coopératif, de participation à un conseil d’administration, je n’ai entendu parler que de positionnement par rapport à la concurrence, même entre coopératives, de compétitivité qui ne pourrait être améliorer que par la taille, de fusion… Toujours plus grosses, toujours plus éloignées des coopérateurs. Pire, combien de fois ai-je entendu : « notre boulot est de trouver des débouchés à tous vos animaux, alors le prix… » ?

Je peux prendre un exemple très actuel : qu’est-ce qui change sur le résultat de nos structures et les salaires de ceux qui sont chargés de commercialiser nos broutards en Italie quand les prix baissent ? A part maintenir coûte que coûte le nombre d’animaux transitant par ces entreprises, quelle est la stratégie ? On nous a vendu qu’il fallait se regrouper pour mieux vendre. En fait, les structures sont prisonnières du système, confortable finalement pour elles, puisqu’elles peuvent garder leur marge en reportant le résultat de leurs négociations sur le prix payé aux éleveurs, sans devoir rendre de comptes. Rien ne change du marchand de bestiaux traditionnel. On aurait de la chance qu’ils nous trouvent des débouchés, même si on doit travailler à perte ! Donc, quand on évoque le seul regroupement de l’offre comme solution géniale, on fait fausse route. La commercialisation des broutards avec l’Italie en est la preuve, il reste très peu d’exportateurs, pourtant les prix baissent !

Je vous laisse extrapoler ce raisonnement à la relation aux grandes surfaces, les très grandes bénéficiaires de ce pétrole vert !

Je ne peux pas terminer sans évoquer la place des femmes dans l’agriculture. Il y a deux ans, Mme PH devait peindre un tableau évoquant le rôle des femmes dans la guerre 14-18 en vue d’une exposition de son club de peinture ! Elle m’a demandé une idée et je lui ai expliqué la pagaille laissée dans les campagnes après le départ à la guerre des paysans et l’extraordinaire effort produit par les épouses pour sauver les récoltes en 1914 puis assumer la production les années suivantes. Elle a été la seule à choisir ce thème. Le documentaire évoque très bien cet énorme effort de guerre passé complétement sous silence. Déjà la crainte de devoir leur reconnaitre un vrai statut social ? 

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Le rôle des femmes a également été majeur dans les années 60 ! On oublie aujourd’hui que c’était elles qui faisaient bouillir la marmite des ménages agricoles dans beaucoup de cas pour permettre au mari d’investir. Elles pratiquaient déjà ce que l’on appelle la vente directe aujourd’hui. Chez moi, on disait le « ravitaillement ». Combien de fermes ont survécu grâce à cela, sans reconnaissance sociale réelle, ni statut social des protagonistes ? Les plus anciennes le paient cher aujourd’hui avec des retraites incomplètes donc minables. On a ensuite poussé les épouses à travailler à l’extérieur toujours pour assurer un revenu au couple en phase d’investissement ou de crise. Je l’ai entendu des centaines de fois en commission mixte et suivantes ! Je regrette qu’on n’ait pas été capable de proposer un vrai choix à ces femmes. Elles ont été et restent les victimes de la course au prix bas ne permettant pas de dégager un revenu suffisant avec la production principale ! Je ne dis pas cela au hasard. A l’instauration des quotas laitiers, les entreprises s’en sont accaparées la gestion. Elles ont tout fait, avec succès, pour récupérer les quotas familiaux aidées en cela ou se servant de l’obligation de mise aux normes. Il était quasi impossible de garder 3 ou 4 vaches laitières pour vendre du lait, de la crème ou des fromages à la ferme comme avant. Je constate que les installations féminines étaient plus faciles en fromage de chèvre ou en viticulture, des productions sans aides directes à l’époque, qu’en production subventionnée. Des productions très dynamiques aujourd’hui, y aurait-il une relation de cause à effet ?

Mais cette situation présente un petit avantage. Le travail à l’extérieur de la ferme confronte aux débats de société. Combien d’entre-elles sont de vraies ambassadrices de notre profession ? Je peux en témoigner personnellement. Ce sont elles qui nous défendent le mieux localement. Ce sont elles également qui parfois remettent en cause certaines pratiques sur nos fermes ! Elles servent d’interface entre deux mondes qui ont besoin de ces points de liaison. « La femme reste bien l’avenir de l’Homme ! »

 Il resterait beaucoup à dire… Et surtout à se projeter ! Rien n’est perdu, tout reste à créer ! En un siècle, l’agriculture a subi une formidable mutation, elle est capable d’affronter l’avenir et de répondre aux grands enjeux d’une terre qui se réchauffe avec bientôt 10 milliards d’habitants. Mais pour cela, elle a besoin de revenus, pour ne pas financer le progrès par l’endettement comme jusqu’à présent, d’une reconnaissance de ses compétences et qu’on fasse confiance aux paysannes et paysans sans les noyer sous des tonnes de papiers et de normes ! 

De très belles pages restent à écrire, les jeunes qui s'engagent dans l'agriculture peuvent être fiers de croire en l'utilité de leur fonction paysannne !

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