Je ne sais pas comment aborder la situation. Depuis la sortie de l'hiver, la situation hydrique est délicate. Beaucoup d'anciens ici, en mars, évoquaient 1976. Mais il y a eu quelques petits coups d'eau qui ont maintenu la pousse sans qu'elle soit conséquente. On est donc sur le fil de rasoir depuis le lâcher des animaux.

Je ne pensais pas revivre cette situation, surtout pour ma dernière année. Mais dame nature est ingrate. On se retrouve dans la même situation que l'année dernière, un mois plus tôt ! J'ai fait une petite récolte de foin, d'excellente qualité. Je pense qu'il en est ainsi chez tous mes collègues. Le problème est donc simple, nous n'avons pas de stocks de report de l'année dernière. La récolte peut suffire pour cet hiver, sans faire d'écart et ne permet pas de refaire un stock de précaution.

Mais, énorme problème, avec la sécheresse, il faut donc commencer d'entamer cette récolte. C'est cela qui est inquiétant. Si le phénomène canicule se termine vite et qu'il y ait des orages début août, rien de grave. Si comme l'année dernière, la pluie n'arrive pas, alors cela va devenir critique...

J'ai été très surpris de la naïveté des propos de notre ministre hier matin ! Depuis une dizaine d'années, on touchons entre 70 et 90 % des subventions d'élevage au 15 octobre, le reste au 15 décembre. Pour rappel, ce sont les compensations pour une saison culturale qui a commencé l'automne d'avant. Pour illustrer mon propos, une bonne partie des coûts d'une récolte s'engage au semis à l'automne pour l'herbe et les céréales pour être récolté en été et être donc payé à l'automne... Je veux dire par là qu'il n'y a rien d'extravagant à ce que tout soit payé avant la fin de l'année même si le règlement européen laisse la possibilité d'aller au 30 juin suivant ! Mieux, en économie, lorsque vous commandez, vous versez des acomptes. Si on compare, on devrait nous verser des acomptes dès l'automne de mise en place de l'année culturale et non l'automne suivant. 

Revenons au ministre. Il pavoise en annonçant qu'un milliard d'euros seront avancés du 15 décembre au 15 octobre ! Cela représente 2 mois de trésorerie puisqu'il est déjà prévu sur le budget de la PAC! Ce n'est donc pas un effort bien conséquent, mais c'est bien vendu et pour le commun des mortels, je comprends que cela semble un énorme effort. Quand le journaliste lui fait remarquer que le 15 octobre, c'est déjà tard, c'est tout juste si Mr le ministre ne se met pas en colère...*

Pourtant, l'éleveur que je suis, au regard des explications données plus haut, se pose la question: Que dois je faire au regard de la sécheresse ? Soit j'achète de la paille maintenant, par sécurité, pour couvrir 2 mois de nourriture l'été. Soit j'achète pour 4 mois. Soit je fais l'impasse en espérant la pluie... Dans les deux premiers cas, c'est maintenant qu'il faut de l'argent, la paille vaut déjà 90€ la tonne livrée. Les moissons avancent vite et la paille qui n'est pas commandée sera broyée. Dans le troisième cas, je rentre dans la case du ministre mais là, en octobre, s'il n'a pas plu, les tarifs ne seront plus les mêmes ! On est allé à 150 €/t cet hiver et ce n'est sans doute pas un plafond si...

Par mon propos, si j'ai été clair, vous comprendrez que je sois plus que surpris d'entendre dire par notre ministre qu'il veut éviter la spéculation mais qu'il ne comprenne pas que ce qu'il annonce va l'alimenter d'où mon propos de "naïveté" ! Reste la question de fond : A force de tirer les cours de nos animaux bien en dessous du prix de revient, nous ne pouvons plus avoir une gestion saine et prudente de nos fermes ! Si nous étions payés normalement, nous ne serions pas obligés de quémander des aides. Tout serait plus sain et nous serions moins fragiles en cas de coup dur. L'adaptation de l'élevage au réchauffement climatique passera par revenir à un prix rémunérateur des produits agricoles. Ne serait ce que pour financer un stock de précaution indispensable en pouvant acheter au bon moment et non sous la pression...

* "Ils donnent le foin qu'ils ont récolté et pourront acheter en octobre avec l'avance que nous leur verserons alors !" Précision du propos que mon épouse m'a suggéré en lisant ce billet. Elle était outrée.