Peut on écrire sur le sujet du moment, celui qui occupe l'esprit des éleveurs, les préoccupe et les inquiète ? Je ne sais pas, j'en prend le risque... Difficile sujet lorsque l'on est dans sa cour de ferme ! Avec l'effervescence médiatique, pire celle de la politique, l'exercice est difficile, vous allez comprendre pourquoi !

 

Depuis la crise de la vache folle, j'ai, comme tous les éleveurs, perdu une partie de mes certitudes de producteur ! Il me semble que cette crise a marqué la rupture catastrophique, entre la société et nous, d'un lien de confiance séculaire. Les racines de la plupart des français sont dans la campagne profonde, ils ont cru qu'on les avait trahi. En quelques jours, un fossé s'est creusé au sein de notre société, condamnant les éleveurs et les marginalisant. Plus aucun argument, plus aucun mot n'étaient audibles. Je me suis senti condamné sans autre forme de procès...

Pourtant...

A l'époque, en 1996, la farine de viande était incorporée dans les granulés. Elle aurait été indigeste si elle avait été distribuée pure. La plupart du temps, l'éleveur ne savait même pas ce que contenait ces granulés. La guerre des prix entre firmes fabricants d'aliment du bétail conduisait à taire les formules qui suite à des équations complexes, se calculaient par rapport au prix des matières premières et non en garantissant l'emploi de matières nobles... On achetait un rapport protéines- énergie, non un produit défini... En dessous de 5 % dans un aliment, la matière n'était pas mentionnée et au dessus, on taisait les proportions... Un observateur attentif aurait fait remarquer que l' industrialisation de l'alimentation animale était à l'origine des problèmes. On aurait pu, par exemple, s'interroger sur les achats à bas prix de farines de viande anglaise, bradée lorsque ces derniers ont compris qu'ils avaient un problème ( cf. un article de l'Express de l'époque que je n'ai pas gardé malheureusement !) On aurait pu également rappeler que les règles de santé animale étaient et restent du ressort du ministère de l'agriculture qui accordait les autorisations pour l'emploi des matières premières dans les aliments destinés animaux domestiques.

On, ou plutôt " je"  faisais donc confiance au système puisqu'il était cautionné par l'état ! Comment un éleveur aurait il pu se payer une analyse par achat ?

Je me souviens de cette impuissance dans laquelle je me suis brutalement retrouvé, face à cette image d'une vache ne tenant plus debout qui passait partout en boucle pendant des semaines. Je n'avais acheté que 200 kg de granulés, sur les dix dernières années,  trois ans plus tôt pour les petits veaux ! Tout le reste n'était que des tourteaux que je mélangeais déjà à mes céréales ! Mais ces 200 kg m'empêchaient de dormir : pouvaient ils avoir contaminé mes animaux ? Second doute, avec les minéraux ... Que contenaient ils réellement ? Ainsi, je me sentais d'abord victime du système, et pourtant on m'en rendait, comme mes pairs, responsable ! Retournement incroyable des rôles qui m'a marqué de façon indélébile, me rendant d'une extrême prudence à chaque fois que la société parle de viande bovine, au travers des médias, des politiques et des groupes de pression... Lors des deux crises, les cours se sont effondrés, remettant en cause la pérennité de l'exploitation dont je venais de reprendre la part de mes parents. Depuis, seule l'année 2006 a été une année correcte...

Je ne vous parlerai pas des nuits d'angoisse, lorsqu' un jour, j'apprends qu'une vache est mise en "observation" à l'abattoir. Lorsqu'un animal est sur une chaîne d'abattage et qu'il est suspect au premier test,  ceux qui le précédent et ceux qui le suivent sont également suspects, des fois que... Ce fut le cas de ma vache. Quelques jours plus tard,  la suspicion fut levée, mais j'avais touché du doigt l' impuissance totale de maîtrise du destin du troupeau ! Bien petite angoisse par rapport à la mise à l'index, dans les villages et pire des enfants dans les écoles communales, subie par ceux de mes collègues qui ont eu des cas avérés ! J'en ai rencontré plusieurs à l'époque...

Si je prend le temps de ce retour en arrière, c'est pour bien insister sur cette culpabilité que l'on a fait naître en nous et qui demeure... Depuis, tout a changé dans la filière. En bien souvent mais toujours en jouant sur cette culpabilité, pour imposer et non pour dynamiser ! Il y a eu une accélération de l'industrialisation des abattoirs, devenant de plus en plus gros tandis que les petits abattoirs de proximité fermaient, incapables de se mettre aux normes nouvelles. Nos animaux sont tués de plus en plus loin des fermes, souvent à l'autre bout de la France, nous privant ainsi du minimum de contrôle en cas de soucis ! Aller à 200 ou 300 km , voir beaucoup plus, pour contester une saisie d'un foie est impossible ! En plus, fort logiquement pour des raisons sanitaires, on ne pourrait même pas entrer... Attention, tout le monde n'est pas malhonnête, simplement je veux attirer l'attention sur le fait que nous sommes quasi exclus de ce qui se passe en aval de la ferme pour nos animaux. Mon père, et même moi, allions à l'abattoir voir comment les "bêtes tombaient" ! Aujourd'hui, hormis dans les quelques abattoirs de proximité, donc juste pour quelques animaux, c'est impossible.

Les éleveurs n'ont donc plus de prise sur ce qui se passe une fois l'animal dans le camion ! La traçabilité souvent évoquée se traduit par des numéros illisibles sur les étiquettes par le commun des mortels ! Les numéros de lots, d'ateliers sont uniquement là pour pouvoir retirer de façon extrêmement efficace, en quelques heures, tous les morceaux d'un animal disséminés dans les magasins. Pas pour renseigner sur les qualités des animaux, les règles de maturation ou autres règles bouchères. De surcroit, et c'est là peut être le plus important; on ne travaille plus des carcasses mais de plus en plus des morceaux ! Un animal, au sortir des grands abattoirs peut être vendu en piécé dans plusieurs magasins ! Face aux exigences de plus en plus affinées et pressantes de la grande distribution, les grands transformateurs ont été obligés de remplacer industriellement les bouchers qui disparaissent non seulement dans les boucheries mais également dans les rayons des grandes surfaces. De plus en plus, les barquettes sont fabriquées dans des usines de découpe, bien loin des magasins ! Pour l'industriel, toute mention spéciale devient une source de problèmes et de coûts supplémentaires. L'observatoire des prix agricoles confirme une évolution préoccupante ! La grande distribution accroît ses marges, la transformation les maintient péniblement tandis que la production les voit s'effondrer. Mais aucune mesure politique n'est prise !!!!

C'est donc dans ce contexte , très complexe, et toujours marqué par la crise de l' ESB qu'intervient le problème Halal ! ! En deux mots, pour des raisons de bien-être animal, les animaux sont "étourdis" et sont saignés ensuite ! Honnêtement, même si je n'aime pas cette phase, je reste éleveur, dans les grands abattoirs que j'ai visité ces dernières années, les animaux ne souffrent pas. Ils ne se rendent même pas compte de ce qui leur arrive... Mais cette règle a une dérogation;  pour des raisons religieuses, les animaux peuvent être saignés selon un rituel précis ! Depuis des décennies, j'entends parler de pièges spéciaux dans les abattoirs ici . Ils ont historiquement été mis en place d'abord pour le rite juif ! Assez récemment, on a entendu parler d'abattage Halal...

 

Personnellement, je suis trop respectueux des religions pour critiquer quoique ce soit. Par là, je respecte l'idée que d'autres rites puissent se pratiquer ! Je pense même que c'est un devoir de le permettre dans une société laïque. Je ne crois pas à un abus sadique de la dérogation par les abatteurs. Je crois que le problème est d'abord économique. J'imagine les contraintes énormes imposées lors des abattages, probablement la séparation des carcasses dans des frigos distincts et sans doute bien d'autres choses... La solution dans ces cas là est d'aller au plus simple. Dans les grands abattoirs, on abat un peu plus halal ou casher, pour répondre aux demandes rituelles et on vend tout ce qui ne l'est pas dans le circuit religieux dans le circuit classique ! Car là encore, on ne travaille plus en carcasses entières mais en piécé ! C'est ce côté un peu facile que dénoncent les vétérinaires sanitaires des abattoirs qui en ont fait leur cheval de bataille pour se défendre contre les réductions d'effectifs ( ce qui sans compter est une aberration : Confier le sanitaire aux abatteurs, quelle... ) . Sauf qu'ils ont mis le feu aux poudres !

 

Je suis donc extrêmement choqué par l' utilisation faite par Mme Le Pen de cette dérogation pour aller sur un terrain politique indigne de notre société ! D'autant que la ficelle consistant à mélanger abattoirs d'île de France et viandes consommées en île de France est énorme ! Combien reste il  d'abattoirs dans cette région ?  Que sont devenus les abattoirs municipaux ? A qui ont ils été vendus ou par qui sont ils exploités ( j'aimerai que des journalistes regardent l'histoire de ces structures, on aurait peut être de belles surprises politiques ) ? On est donc dans une utilisation totalement mensongère des chiffres, un détournement. Où s'approvisionne Rungis ? Pas uniquement là assurément... Je remarque que lorsqu'elle s'est rendue compte que cette manipulation ne tenait pas, elle a glissée adroitement et discrètement sur le problème du traitement des animaux... Mais le venin était distillé. 

La profession s'est tue, ne publiant que les chiffres réels ! Toujours cette culpabilité qui nous empêche de parler des problèmes de peur de déclencher une nouvelle crise de confiance des consommateurs. Bizarrement une mesure du ministère de l'agriculture a été prise en quelques heures pour limiter les abus de l'utilisation de la dérogation. L'interprofession , c' est à dire tous les acteurs de la filière, en a avancé la mise en application au lendemain, ce qui est très rare ! Pris en défaut, le pouvoir a donc agit vite ce qui était sans doute la meilleure solution. Le mieux aurait été qu'il le fasse beaucoup plus tôt !

Mais c'était sans compter sur l'irresponsabilité totale du ministre de l'intérieur ! La panne dans les sondages de son poulain, pris sans doute de court par l'extrême droite, le pousse vendredi, à ressortir le halal dans les cantines pour mettre en avant les risques d'islamisation de la société française ! Cultiver la peur... Pire, c'est repris depuis par le président candidat ! Voilà la politique dans ce qu'elle a de plus détestable et d'irresponsable qui rejette le problème sur le devant de la scène ! En tant que citoyen, je suis plus que choqué que celui qui doit incarner l' unité nationale se serve d'arguments aussi bas pour opposer les communautés ! Au risque de nous faire entrer dans des conflits de religion au sein même de notre pays. Et au mépris élementaire du droit à la différence de chacun d'entre nous, à la tolérance des autres...

En tant que producteur, les bras m'en tombent ! Ainsi, pour tenter de gagner quelques voix, ils sont prêts à tout ( on a vu avec les Arméniens et la loi sur le génocide. Les contorsions médiatiques des députés locaux font sourire ) et  à jeter à nouveau le doute sur le sérieux de la filière viande. Que pensent des consommateurs entendant les médias reprendre en boucle le problème du Halal ? La réponse est simple : Pour certains; la viande n'est pas sûre, mieux vaut ne pas en consommer ! Pire, le halal se pratique pour toutes les viandes, moutons et volailles comprises, mais on ne parle que des bovins ! Une catastrophe pour nous ! Pourquoi tant d'acharnement sur notre seule production ? Pourtant n'est ce pas là l'aveu de l'absence de décisions durant les dernières années de pouvoir, par manque de courage ( prenez le temps de lire cet article du monde ) ?

En attendant, qui va payer les pots cassés ? Nous dans les fermes ! Car si la consommation  baisse, pour protéger leur marges, tous les acteurs de la filière répercuteront à la baisse les cours des animaux ! Et en plus, on paiera un peu plus de publicités réparatrices ( Diables et anges ) au travers des cotisations obligatoires à l'interprofession. Alors je termine ce long propos en précisant que mes propos n'engagent que moi, c'est la perception que j'ai de la situation. Je ne sais pas s' il est prudent de parler ? Mais au moins, vous comprendrez que cela me concerne au premier chef ! Et j'ajouterai que cette affaire dictera mon choix dans quelques semaines ! Il est clair qu'en procédant par élimination, j'ai déjà deux candidats qui n' auront pas ma faveur !!!! Et ça, c'est irrémédiable ! Même si ce n'est qu'une toute petite voix au milieu de millions d'autres, c'est ma seule façon de crier mon indignation !

Demain, cette campagne électorale complétement nulle et indigne changera de champ de bataille, mais me laissera en assumer les dégâts collatéraux...