Les événements du fipronil s’accélèrent. La liste des produits concernés, dévoilée au compte-goutte,  s’allonge comme je l’avais malheureusement prévu. Pire, la fraude s’élargit à un second produit. Les autorités et services français en rejettent la faute sur un défaut d’information des Hollandais et de la commission de Bruxelles. Ils s'agitent et donnent ainsi  l’impression d’être dépassés par les événements Comme dans une cour de récréation de classe primaire, le «C’est  pas moi, c’est lui» a cours, prouvant les insuffisances voir un échec du système! Cette puérilité des arguments renforce mes convictions profondes. La sécurité doit être partagée et assumée au plus haut niveau, européen au minimum dans notre cas. Elle ne peut pas être bradée dans des accords mondiaux, même si cela doit amputer notre pouvoir d’achat et contrarier les perspectives de bénéfices de nos grands commerçants…

Les états généraux de l’alimentation ne sont ouverts qu’aux « spécialistes » ! La crise des œufs est  un exercice, grandeur nature, en temps réel,  qui devrait inspirer nos grosses têtes pensantes. En essayant d’en tirer quelques constats sur le billet précédant, je me suis vite rendu compte que la crise des œufs, de par la difficulté à retrouver la destination de ceux-ci, est avant tout une crise de l’industrie agroalimentaire et non d’un seul mode d’élevage. Si les œufs entiers se retrouvent facilement grâce à l’impression obligatoire sur les coquilles(merci l'AFP pour la photo), quel bazar pour ce qui concerne ceux qui sont passés dans les produits élaborés !  Les mêmes causes produisant les mêmes effets, il serait stupide de ne pas élargir les raisonnements aux autres filières alimentaires ! Cette crise m’interpelle donc tout autant que les crises qui ont concerné les bovins. Un peu d’histoire permet de comprendre la problématique posée et  ce qu’il faut changer en profondeur.

code oeuf AFP

Quelques mois avant la crise de l’ESB, le directeur de ma coopérative de l’époque a été jugé pour fraude aux règles d’étiquetage des aliments du bétail. Ce qui nous était reproché  à l’époque ; Citer les composants des aliments. Pour nous, (je m’associe à cette gestion en tant qu’administrateur) il semblait normal de mentionner  les ingrédients de l’aliment sur l’étiquette. Nous ne faisions pas de granulés mais des mélanges de différents aliments simples. Une part conséquente de notre activité, était de faire des mélanges à la carte c’est-à-dire à la demande des éleveurs. Je choisissais et choisis toujours  les composants ! Pour ma part, ce sont des mélanges de un ou deux, voire trois aliments simples  comme du lin, du soja ,du colza ou de la luzerne par exemple. C’est moi qui détermine les proportions. Depuis quelques années, je n’achète plus que du colza… Bref, nous savions ce que nous donnions à manger. C’est ainsi que je suis certain de n’avoir jamais donné de farines de viande.

A cette époque, les grands groupes alimentaires avaient fait passer un règlement d’étiquetage imposant de ne stipuler sur les étiquettes que  les seules valeurs nutritives de l’aliment et interdisant de donner les composants au motif de propriété intellectuelle. Sous forme de granulés, il était donc impossible d’en connaitre la composition. L’objectif était simple : être le plus concurrentiel possible ! Nous étions  en pleine période d’intensification d’une partie de l’élevage (volailles, porcs, lait, finition bovine…) ! Depuis la sécheresse 1976, l’herbe avait perdu de sa proéminence  dans l’élevage bovin. L’aliment composé, granulé par commodité, pour équilibrer le maïs en particulier devenait la règle ! Avec l’arrivée des ordinateurs, les usines d’aliments évoluaient très rapidement en taille et en efficacité ! Pour être concurrentiel, il fallait être capable d’avoir un stock de plusieurs dizaines d’aliments simples et des moyens de calcul permettant d’optimiser l’aliment en fonction du cours mondial des matières premières. Pour un aliment de même valeur nutritive, la composition pouvait varier d’un jour à l’autre. C’est comme cela que les farines de viande, riches en protéines, sont entrées progressivement  dans la composition de tous les aliments du bétail. Les éleveurs ne savaient donc pas ce qu’ils donnaient à manger, les industriels de l’alimentation animale gardaient jalousement  secrètes leurs formules …

Jusqu’au jour où la première crise de l’ESB (1996) se déclencha, démontrant que l’opacité du système devenait un vrai danger. La société civile découvrait que poulets, cochons, vaches, poissons d’élevage pouvaient manger un aliment quasi identique ne variant que sur les équilibres nutritionnels adaptés à chaque espèce… La généralisation de la barquette,  les changements profonds des modes de consommation, la course au prix bas avaient rompu le lien entre le producteur et le consommateur. La banalisation des produits alimentaires faisait passer en second plan la qualité, pas seulement nutritive, des aliments humains. Ce fut un choc considérable, qui de façon injuste, n’eut  des répercussions que sur les seuls éleveurs et non sur le système agroalimentaire. Aucun procès n’eut lieu, même si des articles laissent penser que les anglais aient écoulé, à vil prix, des farines de viande déjà suspectes à leurs yeux,  en Europe avant de déclarer les premiers cas d’ESB! Quelques mois après la crise, l’obligation de faire apparaitre les composants des aliments sur les étiquettes fut prise. Et encore, à condition qu’ils dépassent un certain pourcentage de la composition finale !!!

 Notre directeur était donc passé en justice pour rien ! On revint dans notre région  faire des photos de vaches paissant au pré. "D’attardés  techniques"  par rapport au modèle breton de l’époque, nous repassions à « précurseurs » !  Mais les seuls éleveurs furent mis en cause, aucun changement de comportement n’intervint dans notre filière. Depuis nous assumons financièrement des cahiers des charges, des enregistrements, des « normes » sans aucune  contrepartie financière ! C’est devenu  pour nous une condition d’accès au  marché, c’est-à-dire d’avoir le droit de vendre nos produits. Condition incontournable mais non rémunérée ! L’industrie agroalimentaire et la grande distribution ont donc réussi à s’en sortir sans changer de comportement, ni de stratégie globale. Ils peuvent continuer de commercer en oscillant dans leurs approvisionnements en fonction des prix mondiaux. Ils s’accommodent partiellement  des modes ou des crises, tout en mettant toujours en concurrence des produits ne présentant pas toujours les mêmes exigences qualitatives,  en toute impunité. La gestion de la crise du cheval  a ainsi démontré que  nous sommes une sorte d’assurance sécurité que l’on exhibe en cas de crise et qu’on asphyxie ensuite !

Inutile de vous dire que les nominations de responsables  de groupes  aux états généraux de l’alimentation et diverses tribunes (Leclerc et girardot, à lire absolument) dans les journaux me laissent plus que sceptique quant aux résultats des travaux…  Est-ce en réunissant tous les lobbyistes habituels, qui ont montré leurs limites, que l’on trouvera une nouvelle organisation qui sécurise notre alimentation et rééquilibre les rapports de force dans l’intérêt général ?