Il y a deux ans, avec la bénédiction du ministre de l’agriculture, un deal a été tenté au sein de la filière viande. Faire augmenter progressivement de cinquante cts d’euro le prix du kilo de viande (carcasse) payé au producteur. En effet, la limite des subventions était atteinte et face à des coûts de production sans cesse en hausse, il fallait essayer autre chose. Tout le monde admettait que le prix de revient dépassait le prix de vente + les aides... Les acteurs ont fait semblant d’accepter, en renâclant semble t’il, puis ont torpillé la mesure… Les cours ont vite replongé et les revenus des éleveurs ont chuté. Depuis, une nouvelle tentative a été initiée avec le cœur de gamme. En gros, si j’ai bien compris, les grandes surfaces s’engagent sur un prix plus rémunérateur pour des animaux de qualité race à viande, et communiquent sur un retour organisé jusqu’à l’éleveur ! Depuis, seuls deux de mes animaux en ont bénéficié, 50 cts de plus ! Mais le prix qui m’est payé pour les autres, est plus bas qu’avant la mesure. Je, et je ne suis pas le seul, soupçonne un système occulte qui nous paye 50 cts de plus quelques animaux pour nous acheter moins cher les autres. Résultat, au final, nous ne gagnons pas plus et les marges des autres acteurs restent intactes… A moins que cela ne soit réservé à quelques privilégiés. Je ne critique pas ceux qui essayent de tenter de trouver des solutions à la crise. Je constate que le « marché » est têtu. Où plutôt, que par intérêt à court terme, les acteurs qui sont en position de force, ne tiennent pas à faire des efforts…

Il y a des comptes twitter très intéressants, surtout quand ils sont tenus par des chercheurs ou des universitaires. Leur indépendance vis-à-vis des acteurs économiques permet de faire réfléchir. Aux états généraux de l’alimentation, un certain nombre de spécialistes vont s’exprimer. En fonction des milieux où ils interviennent en temps normal, leur diagnostic différent. D’autres ont des expertises plus discutables. Par exemple, il semble que ce Mr Dauvert conseille Mr Leclerc. Lors d’une intervention au printemps, une partie de son raisonnement m’a fait sursauter. « Manque de compétitivité » des agriculteurs. On peut regretter l’excès de contraintes imposé en France par rapport aux autres pays européens. Je me souviens d’un propos d’un parlementaire européen, non français, devant un groupe d’agriculteurs en visite à Strasbourg.  « Vous français, vous en rajoutez lors du transfert en droit français des directives européennes. Nous, nous le faisons à minima ! ». Il y a donc effectivement à revoir sur le sujet ! Dans quelle proportion ? J’ai pu participer à un groupe de travail expérimental sur le prix de revient dans nos systèmes locaux. Des pratiques très différentes nous opposaient. Au final, il y avait très peu d’écart entre nous en coût euro par kilo produit alors que les tonnages individuels produits différaient. Le coût des bâtiments et du matériel plombe les éventuelles économies d’échelle que nous pouvons faire en agrandissant les fermes. Une étude de jeunes de Agrosup Paris, sur mon canton, a abouti au même résultat. Au-dessus d’une taille minimale, il n’y plus de gain de résultat en agrandissant. Le propos de Mr Dauvert, qui ne peut ignorer cela, a donc un autre objectif ; Il ne faut rien changer aux règles commerciales actuelles ! Ce qui, par déduction, me laisse croire que des changements auraient peut-être des effets positifs pour nous…

Je suis de plus en plus convaincu que c’est le consommateur qu’il faut remettre en position de choisir et non pas lui imposer son choix par GMS interposées ou publicité. Déjà, je note que dans ma famille, pour ceux qui habitent à Lyon ou Paris, les achats de viande en grande surface sont proscrits depuis la réforme de l’étiquetage ! « Les étoiles : foutaises : Une fois c’est bon, une fois c’est dur. Et on n’a pas d’autres informations… » Du coup, ils retournent chez les bouchers, « mais moins souvent ».

J’ai beaucoup parlé d’œufs ces derniers jours. C’est un secteur où les choses bougent. J’ai ainsi appris que, sous la pression des consommateurs grâce à l’impression sur les œufs, couplée à des cahiers des charges affichés dans les magasins, l’œuf pondu « en cage » est boycotté. Les élevages, sous cette pression, évoluent très vite même s’ils perdent en productivité numérique. Je serai très curieux de savoir s’il en est ainsi pour les produits transformés élaborés avec des œufs, quand l’étiquetage précise le mode d’élevage des poules ? Le prix ne serait donc pas le seul critère de choix ? On comprend alors les réticences de l’agro-alimentaire qui subit la pression sur les prix de la part des GMS à adopter des règles d’étiquetage nouvelles et surtout transparentes.

Pourtant, si on pousse le raisonnement, que craindre d’une concurrence si elle est faite sur des critères établis et incontestables ? Si une blockchain alimentaire existait, chacun pourrait voir la composition des aliments. Comme toutes les informations sont regroupées et peuvent être recoupées, un algorithme aurait vite fait de détecter les incohérences et de limiter ainsi fortement les fraudes…Ainsi, rentrer de la viande de cheval aurait été quasi impossible à grande échelle. Le système de contrôle serait très différent et plus efficace. Dans le cas des œufs, on saurait dès la découverte de la fraude les produits qui risquent. Plus généralement, avec des analyses aléatoires pour dissuader de la fraude, on pourrait facilement assurer une vraie garantie et éviter de toujours courrir derrière le train.

Aujourd’hui, globalement, on sait se servir de notre image de paysan pour vendre. Mis à part quelques marchés très locaux, mais dans une majorité de cas, aucun lien n’est fait entre ce qui peut aller jusqu’à une photo de l’éleveur sur une barquette et la certitude que la viande provient bien d’un animal de cet élevage. Un contrôle serait très simple à mettre en place en ouvrant la base de données nationale identifiant tous les animaux et leurs mouvements jusqu’à l’abattoir et avec un petit effort, après… Je suis même convaincu qu’à terme cela ne serait pas pénalisant pour les transformateurs au sens où cela leur éviterait de se retrouver mis en concurrence avec des produits qui ne répondent pas aux mêmes critères de qualité. Mais les habitudes ont la vie dure. Le maquignonnage actuel laisse croire que l’on peut s’en sortir mieux en étant moins précis sur le produit. On évoque la propriété intellectuelle quand ça arrange. Pourtant, toutes les filières alimentaires qui tournent sont celles, comme celle du champagne ou du beaufort par exemple, où les produits sont hyper identifiés.

Demain, les états généraux débutent. Comment envisage t’on l’avenir de notre alimentation ? En conclusion de ces trois billets, j’ai envie de répéter que nous devons penser satisfaction du consommateur avant toute chose. A trop le laisser de côté ou à croire qu’on peut tout lui imposer, on continuera d’aller de crises en crises. Le paradoxe est qu’un consommateur heureux rend un producteur heureux ainsi que tous les échelons intermédiaires. Si on regarde les produits alimentaires qui marchent, dans presque tous les cas, le lien producteur initial/consommateur est établi et sans ambiguïté, tout en respectant les compétences intermédiaires (Dans notre cas, on a besoin de bons bouchers). Ce sont donc les comportements qu’il faut changer ! Bon courage à tous ceux qui vont défendre les paysans et l’intérêt des consommateurs dans les prochaines semaines. La force d’inertie de nos filières agricoles est considérable et les requins de la finance rôdent…  Et oui, l’enjeu économique est de taille. On peut se passer (difficilement dans mon cas) de téléphone mais on ne peut pas se passer de manger ! Cela représente donc un marché incontournable que certains veulent garder captif.